« Apprendre à vivre avec le virus », ou le laisser nous rentrer dedans?

C’est correct de vouloir reprendre une vie normale et d’apprendre à vivre avec le virus. Mais ça ne veut pas dire de le laisser nous passer sur le corps sans rien faire.

Photo tirée de la page Facebook de François Legault

On va devoir « apprendre à vivre avec le virus », a dit François Legault mardi, répétant ce que le ministre de la Santé, Christian Dubé, avait lancé en fin de semaine sur sa page Facebook.

Ça veut dire quoi, « apprendre à vivre avec le virus? »

Je vais laisser parler le premier ministre.

« Ça veut dire que pour un bon bout de temps, va falloir accepter un certain risque – on ne veut pas reconfiner –, ça veut dire qu’il va falloir pendant un bon bout de temps accepter qu’il va y avoir des personnes hospitalisées pour la covid. »

Ça, ça veut dire que ça ajoute au travail du personnel du réseau de la santé, parce qu’on veut continuer à soigner les patients qui ont d’autres maladies, mais là on vient en plus ajouter les patients covid pis on se dit ‟y’est pas près d’arrêter d’avoir des hospitalisations pour la covid”.

Donc, on va devoir accepter qu’il y ait plus de Québécois hospitalisés pour la covid, que ça va ajouter du travail pour le personnel dans le système de santé. »

– Le premier ministre, François Legault

***

Lors du même point de presse, le ministre de la Santé, M. Dubé, a ajouté que « d’ici quelques jours, le nombre d’hospitalisations, et particulièrement de soins intensifs, vont nous obliger à faire du délestage additionnel », à Montréal et Laval.

En somme, on va devoir accepter qu’il va y avoir des débordements dans des unités de soins intensifs, et que ça va mener à l’annulation de chirurgies.

Comment en est-on arrivés là?

Surprise, Delta est vraiment plus contagieux. Pour vrai!

On dirait que MM. Legault et Dubé viennent de découvrir l’effet d’un variant 2,5 fois plus contagieux que l’original sur la partie de notre population qui n’est pas vaccinée. En plus, le Delta est deux fois plus susceptible d’envoyer ces gens infectés à l’hôpital.

Donc, toute autre chose étant égale, ça donne potentiellement cinq fois plus d’hospitalisations, à court terme, incluant pour les enfants. Mais ce chiffre augmente constamment, et rapidement.

Parce que les 2,5 fois plus de cas, c’est pour le premier cycle d’infections. Donc, au départ, on en a 2,5 fois plus. Mais ces infections et celles qui en résultent produisent elles aussi 2,5 fois plus d’infections. Alors on passe de 2,5 fois plus, à environ 6 fois plus, à 15 fois plus, à 40 fois plus, et à 100 fois plus.

Pour les hospitalisations, tous ces chiffres potentiellement sont multipliés par 2. Donc, 5 fois, 12, 30, 80, et 200 fois plus. Pas juste exponentiel. Sacrément exponentiel!

Ça donne le vertige, mais ça explique un peu ce qui se passe au Texas et en Floride, notamment, où non seulement les hôpitaux se remplissent au point d’empêcher de soigner des patients pour des conditions facilement traitables, mais où l’on a atteint un sommet d’«hospitalisations pédiatriques». En Floride, deux enfants sont morts récemment, dont un nouveau-né. Même si la moitié de la population est entièrement vaccinée.

Si le Texas et la Floride vous semblent lointains, regardez l’Alberta et la Saskatchewan.

La Saskatchewan a presque le même nombre d’hospitalisations que le Québec. Sauf qu’elle a le huitième de notre population.

L’Alberta, elle, a quatre fois plus d’hospitalisations que le Québec, pour la moitié de notre population. Donc huit fois plus, aussi.

Évidemment, au Québec, notre taux de vaccination est plus élevé (environ 70 % de la population totale a reçu ses deux doses), mais les deux provinces de l’Ouest ne sont pas si loin (à 60 %). Évidemment, au Québec, on n’a pas fait semblant que la pandémie était finie et rangé nos masques (l’Alberta les a ressortis depuis, certaines villes en Saskatchewan aussi…).

Le virus a moins de place pour circuler ici, et un peu plus d’obstacles. Mais il reste que deux millions de Québécois ont reçu un total de zéro dose.

Ça inclut un million d’enfants, qui ne pourront pas être vaccinés avant plusieurs semaines, peut-être quelques mois. Nombre d’entre eux fréquentent des écoles où la qualité de l’air est inadéquate.

Et ils seront, toutes proportions gardées, 5 fois, 12 fois, 30 fois, 80 fois, 200 fois plus à être envoyés à l’hôpital.

C’est ça que des médecins, virologues, infectiologues, microbiologistes, démographes, économistes de la santé et autres répètent depuis le printemps, depuis qu’on a vu le Delta se pointer en Angleterre. Il va arriver ici aussi, il va frapper fort. C’était écrit dans le ciel. Il fallait juste lever la tête pour le voir.

S’il y a des cas, il va y avoir des hospitalisations. Moins parce qu’on est largement vaccinés, moins parce que la clientèle cible du virus est plus jeune. Mais il va y en avoir quand même. Parce que c’est comme ça depuis le début de la pandémie. Parce que c’est ce qu’on a vu partout, chaque fois.

Comme à l’automne 2020

Et là, ça arrive, encore. Et on a encore l’impression que le gouvernement ne l’a pas vu venir, comme l’automne dernier, quand le gouvernement espérait que les hospitalisations ne monteraient pas. Elles ont grimpé quand même.

À la mi-novembre 2020, les cas et les hospitalisations étaient en hausse quasi constante depuis trois mois. On était passé d’environ 70 cas par jour en août à 1200 (!). On était passé d’une centaine d’hospitalisations début septembre, à plus de 600.

Le 19 novembre, le gouvernement a tenté de prendre une sorte de « contrat moral » avec le virus et nous-mêmes, en ne changeant absolument rien aux mesures sanitaires, et décrété quatre jours de festivités pour Noël.

Des spécialistes ont souligné l’évidence, pointant que ça n’avait « pas de bon sens » d’augmenter ainsi nos contacts.

Deux semaines plus tard, sans surprise, les mêmes causes produisant les mêmes effets, les cas et les hospitalisations montaient toujours. Le party a été annulé le 3 décembre.

Comme au printemps

On pourrait aussi parler du printemps, quand le Québec « résistait au variant, résistait à la troisième vague », quand on pouvait « vivre avec 2000 cas par jour », s’il n’y avait pas trop d’hospitalisations et de morts, que la hausse des cas était « comme planifiée » et qu’il ne fallait surtout « pas paniquer ».

Et de ce qui est arrivé le lendemain, quand on a finalement fermé des centaines d’écoles et fait demi-tour sur plusieurs réouvertures, en panique, justement. Pourtant, on n’avait « que » 1000 cas par jour…

Au printemps, c’est passé pour nos hôpitaux, mais c’est passé serré. On peut dire merci à la santé publique de Montréal, qui a revu ses procédés de traçage dès que le variant Alpha s’est pointé, qui a établi des cordons sanitaires autour des écoles en vaccinant parents et profs dans certains quartiers, et qui a fermé des classes, des écoles et des entreprises de façon très agressive.

À Québec, où l’on s’attendait à une explosion des cas dans la métropole, on ne comprenait même pas ce qui se passait. Le premier ministre avait garanti une explosion des cas, qui n’est jamais arrivée.

Fast forward à septembre 2021.

Pendant tout l’été, on a été plusieurs à répéter que le variant Delta allait engendrer plus de cas, et que plus de cas allaient engendrer plus d’hospitalisations – même si le vaccin allait aider à éviter le pire.

Le gouvernement ne voulait pas le voir. On allait avoir une rentrée « normale », avec des conditions semblables à 2020… et un variant 2,5 fois plus contagieux. Même plus de bulles-classes. Le politique avait décidé, et décrété des mois d’avance la météo pandémique de l’automne. Le virus, lui, avait d’autres idées…

Il y a quelques jours encore, le ministre de la Santé disait que le nombre de cas était « relativement stable ». Pourtant, les données montrent que ça monte d’environ 100 cas d’une semaine à l’autre, en moyenne. Le 2 août, on avait 153 cas par jour; le 9, 243; le 16, 378; le 23, 440; et le 30, 537. Autrement dit, plus du triple en moins d’un mois. En effet, c’était assez relatif comme stabilité…

La hausse s’est poursuivie. On est maintenant à 661 cas en moyenne chaque jour pour la dernière semaine.

On veut nous faire croire aujourd’hui que la hausse des hospitalisations est une fatalité, vu la partie d’entre nous qui refuse de se faire vacciner.

C’est une partie assez intraitable du problème. Mais ça n’empêche pas d’agir sur le reste.

On n’a pas daigné s’occuper de la ventilation dans les écoles, même si des experts le demandent depuis plus d’un an.

On n’a pas déployé les tests rapides comme ils doivent l’être, soit massivement, dans les milieux à risque, principalement l’école et le travail. Les cas qu’on attrape seraient identifiés, et auraient moins de chances d’infecter des parents et employés non vaccinés, sans compter les autres enfants.

On n’a pas encouragé le téléchargement en masse de l’app de contacts, qui a pourtant joué un rôle utile en Angleterre cet été, générant tellement de cas contacts qu’elle a causé des manques temporaires de main-d’œuvre. Ça montre que ça peut aider. Encore faut-il que nos dirigeants appellent sans relâche à la télécharger… et que la santé publique s’en serve.

Vivre avec le virus, intelligemment

Si on veut apprendre à vivre avec le virus, on doit faire tout ce qui aide à le freiner, tout le temps.

Ce n’est pas le confinement, une méthode moyenâgeuse. Ce n’est pas non plus le couvre-feu, dont l’utilité est au mieux contestable. Ce n’est non plus en se désinfectant compulsivement les mains chaque fois qu’on va s’acheter des bananes, une brosse à dents ou des souliers. Le lavage de mains, c’est bon pour la gastro. Pour la covid, c’est nul.

Ce n’est pas non plus installer à grands frais des détecteurs de CO2 dans nos écoles pour nous dire ce qu’on sait déjà, à savoir que la ventilation est inadéquate. On peut sauter cette étape et s’occuper tout de suite de la qualité de l’air, d’autant plus qu’une bonne ventilation favorise aussi l’apprentissage et la concentration au travail.

Aération. Dépistage massif. Technologie pour le traçage. Les mêmes outils qu’il y a un an, mais qu’on n’a jamais voulu utiliser à leur plein potentiel.

À part pour le vaccin, le gouvernement a agi comme s’il n’avait qu’un marteau : le confinement. Tout le reste est devenu un clou. Il serait temps de commencer à sortir d’autres outils.

Depuis un moment, en fait, on a l’impression que le gouvernement s’accroche au vaccin comme à une bouée.  Ça a fonctionné pendant un moment, mais ce n’est plus assez. Et nos hôpitaux risquent encore d’y goûter.

C’est correct de vouloir reprendre une vie normale. C’est essentiel d’apprendre à vivre avec le virus.

Mais ça ne veut pas dire de le laisser nous passer sur le corps sans rien faire.

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Catégories :Covid-19, Gestion de la pandémie

3 réponses

  1. Toujours aussi bien documenté. Un seul mot: félicitations!

Rétroliens

  1. 13 % de non-vaccinés ?… Plutôt 24 % ! – Le blogue de Patrick Déry

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