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Les « choix personnels » de notre santé publique

On doit à nos plus vulnérables de ne pas avoir à s’enfermer chez eux en attendant que les prochaines vagues finissent par passer.

Depuis samedi, le passeport vaccinal est parti.

On rentre partout, vaccinés, non-vaccinés et immunosupprimés.

Le masque dans les lieux publics va prendre le même chemin à la mi-avril, « au plus tard », selon le gouvernement. On a décidé que ça allait être correct d’une façon ou d’une autre. Peut-être même avant.

Au Québec et presque partout en Occident, le politique a décidé que la pandémie était terminée, la plupart du temps appuyé par la santé publique.

En Europe, le nombre de cas a recommencé à monter. Certains parlent déjà de sixième vague.

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On rapporte toujours autour plus de 1000 de cas par jour au Québec, un nombre que l’on sait être grandement sous-estimé. Oui, ça descend. Probablement. Mais la santé publique pense que ça pourrait aussi remonter.

En date de lundi, la covid a tué 2359 Québécois depuis le début de 2022. C’est six fois le nombre de morts sur les routes dans une année complète.

Il y aura d’autres morts, de la covid, et de ses conséquences sur notre système de santé.

Fin février, nos hôpitaux livraient 86 % du volume « normal » de chirurgies, qui ne suffit déjà pas à la tâche. Tant qu’on ne sera pas à 100 %, la liste d’attente va continuer de grossir. Présentement, 160 000 Québécois attendent pour se faire opérer. Environ 21 000 attendent depuis plus d’un an. Certains sont morts sur la liste d’attente, parce que nos hôpitaux n’ont pu les prendre.

Il y a de l’attente aussi pour des tests. On se magazine probablement un arrérage de cancers, dont plusieurs vont être découverts trop tard.

Oui, notre système de santé est probablement le pire des pays riches, et c’est urgent de l’améliorer. Mais pour l’instant, c’est ça. C’est chiant, mais il faut vivre avec.

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Le directeur de santé publique, Luc Boileau, a récemment dit que le port du masque deviendrait un « choix personnel ».

Dans une pandémie, quand le masque sert avant tout à protéger les autres, c’est un sophisme profond.

Ça nous ménage, ça nous réconforte dans notre désir normal de passer à autre chose et de revenir à la vie d’avant, la vie normale, mais ça n’a aucun sens. On est en pandémie. Il n’y a rien de normal.

L’hiver revient chaque année au Québec. On est plusieurs qui s’en passeraient, ou en tout cas que ça ne dérangerait pas que la neige ne tombe que sur les forêts et les pentes de ski. Le gouvernement n’a pourtant jamais fait du port des pneus d’hiver un « choix personnel ».

La santé publique est dite « publique » pour une raison. La santé « personnelle », on s’en occupe soi-même. La santé publique existe en principe pour des choses qui dépassent les individus et pour lesquels on a besoin d’un certain effort collectif.

Comme une pandémie.

Quand la gestion d’une pandémie qui fait encore des milliers de morts partout dans le monde devient une affaire individuelle, ce n’est rien de moins qu’un abandon de nos pouvoirs publics.

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Au Québec seulement, 250 000 personnes sont immunosupprimées, ce qui les rend très vulnérables à toutes sortes d’infection, incluant de développer une forme sévère de la covid-19. C’est sans compter les centaines de milliers d’autres qui sont plus vulnérables en raison de la maladie ou de l’âge, ou des deux.

Leur liberté à eux aussi est importante.

La majorité d’entre nous comprend ça. Sans doute tannée de la pandémie – qui ne l’est pas? –, mais elle comprend quand même. En tout cas, je veux croire que la majorité d’entre nous sont capables de faire ce qu’il faut pour minimiser leurs risques: se faire vacciner autant de fois qu’il le faut, porter un masque, présenter une preuve de vaccination dans certains lieux publics, le temps qu’il faut. Je veux dire, dans le grand ordre des choses, y’a pire. (Oui, je pense à l’Ukraine.)

Mais on dirait qu’on ne l’entend plus, la majorité. Ceux qu’on entend, ce sont ceux qui hurlent leur ras-le-bol ou qui n’ont jamais cru à la pandémie – souvent, les mêmes.

Les mêmes qui crient à la dictature du masque, au passeport « nazitaire », et qui pensent que le vaccin met leurs enfants plus en danger que la covid (c’est faux).

Les mêmes qui crient que tous ceux qui meurent de la covid allaient mourir de toute façon le mois suivant ou l’autre (c’est faux aussi). Et que dans le fond, ce sont des morts qui ne comptent pas vraiment.

C’est un peu désolant.

Je sais que ces gens-là existent, mais je ne veux pas croire qu’ils représentent plus qu’une petite minorité très bruyante. On a l’impression que le gouvernement ne voit qu’eux. (Oui, je pense à certains manifestants dans leurs semi-remorques.)

Je ne veux surtout pas croire qu’on cède aussi facilement à leurs caprices ou à leur incapacité d’accepter la science. En fait, c’est moins de la science que juste du gros bon sens: les vaccins n’empêchent pas la transmission, mais ils la réduisent, comme ils réduisent le risque d’infection, même avec Omicron. Quand même un peu avec deux doses, et pas mal avec trois.

Tu ajoutes un masque, tu prends les précautions de base dans des endroits où l’on se voit plus longtemps et où l’on respire plus fort – les restos, les bars, les gyms –, et tu aides tout le monde à avoir une vie un peu plus « normale ».

Et, oui, tu gardes le passeport vaccinal pour ces endroits-là. Parce que ça n’est pas un lourd fardeau pour ces commerces qui ont déjà du personnel à l’accueil. Parce qu’on s’y est habitués. Parce que ça fait l’affaire de bien des commerçants et employés, aussi. Et parce que réduire les risques du virus par des mesures souples et peu intrusives et que la plupart des gens comprennent est plus important que de respecter la « liberté » de penser que les vaccins sont de la « grosse marde ».

La plupart d’entre nous sommes assez raisonnables et vivons assez bien avec ça.

Oui, larguer les mesures-spectacles, comme les fermetures de musées, et le damné couvre-feu.

Oui, laisser jouer les enfants. Pas besoin de désinfecter les ballons de soccer. Pas besoin d’interdire les estrades aux parents. Et être créatif pour permettre aux sports d’équipe de continuer si jamais on est assez malchanceux que ça finissait par repartir : évitez les vestiaires, arrivez habillés, et on va vous laisser vous amuser. Et passez un test rapide le premier jour du tournoi.

Oui, améliorer la qualité de l’air. Des appareils artisanaux – mais efficaces – se fabriquent à peu de frais. Installons-en partout, tant qu’on n’est pas revenus à la « normale ». Dans les CHSLD. Dans les écoles. Dans tous les endroits qu’on ne veut pas fermer quand le prochain variant va nous rentrer dedans.

Parce que la réalité est que ça ne sera jamais « normal » tant qu’un virus hyper-contagieux, virulent et souvent mortel continuera de circuler et d’évoluer au fil de millions de contaminations quotidiennes à travers le monde.

Et que si on veut tous reprendre une vie « normale », on doit aussi à nos centaines de milliers, à notre million de plus vulnérables de ne pas avoir à s’enfermer chez eux en attendant que les deux ou trois prochaines vagues finissent par passer.

Ça se peut que ça s’arrête à Omicron. On l’espère, comme on l’a souvent espéré. Mais ça se peut aussi qu’on épuise l’alphabet grec.

Parce qu’une pandémie ce n’est pas « normal ». Ce n’est pas non plus un « choix personnel ». Ça l’est encore moins pour ceux qui vivent chaque jour avec une épée virale au-dessus de leur tête ou qui attendent de se faire opérer pour un cancer.

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Un grand homme a dit qu’on juge une société à la façon dont elle traite ses plus vulnérables.

Notre bilan n’a jamais été très reluisant. La pandémie nous a donné l’occasion de nous serrer les coudes un peu plus. Pas pour faire disparaître le virus. Juste pour faire un petit effort, là où ça ne dérange pas trop. Pour ceux qui sont plus vulnérables, mais pour nous aussi. Parce que si une chose que la pandémie nous a montré, c’est que le malheur des autres finit par devenir aussi le nôtre.

Notre santé publique semble avoir décidé de passer à autre chose.

Ça aurait été bien qu’elle nous encourage au moins à faire le « choix personnel » de s’occuper de tout le monde.

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