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François Legault et le mot en S

Quand on se sent constamment obligé de répéter qu’on est honnête, c’est peut-être le temps de se regarder dans le miroir.

Les semaines se suivent et se ressemblent pour François Legault. Depuis un an, le bilan caquiste se résume à une succession de gaffes auto-orchestrées, au grand plaisir des partis d’opposition et des commentateurs. Jacques Parizeau aurait parlé d’autopeluredebananisation. Dans le cas de M. Legault, le terme « caquastrophe » serait peut-être plus approprié.

La plus récente concerne la sollicitation de dons par des élus de la Coalition avenir Québec (CAQ) en échange d’une possibilité de rencontrer un ministre lors d’une activité de financement. Autrement dit, du trafic d’influence par le parti au pouvoir. Comme dans le bon vieux temps. Ça a commencé par un député. Puis un autre. Puis un autre encore. Le compte est maintenant de six, et ce ne sont que ceux qu’on sait. Pour utiliser une expression chère à la CAQ, c’est systémique.

Les montants ne sont pas élevés puisque la loi québécoise limite les contributions individuelles à 100 $. Le problème, c’est la méthode : monnayer l’accès aux ministres. Et avec près de 90 députés et une trentaine de ministres, il n’est pas très difficile de multiplier les cocktails de financement — pardon, de « réseautage » — un peu partout au Québec.

Un décompte récent indiquait que près de la moitié des 1138 maires et préfets que compte le Québec se sont sentis obligés de donner à la CAQ depuis 2021. (Sans compter les milliers de conseillers municipaux…) À titre de comparaison, moins de 1 % des Québécois font des dons politiques pendant une année donnée.

Des maires ont dénoncé le stratagème, mais sentent en même temps qu’ils n’ont pas trop le choix, puisque l’argent pour leur projet est souvent dans le coffre-fort d’un ministère. Les besoins sont partout; l’argent est à Québec.

Des entreprises ont aussi compris où logeait leur intérêt. À Rouyn-Noranda, 17 employés d’une même firme de construction ont participé à un cocktail. C’est possible qu’ils aient tous été à l’école avec le ministre Fitzgibbon. C’est plus probable qu’ils aient pensé que ça serait bon pour les affaires.

Les Québécois croyaient que la commission Charbonneau avait mis fin à ce genre de pratique. Comme quoi on ne devrait jamais sous-estimer l’appétit des peddlers politiques pour monnayer les retombées du pouvoir.

Vendredi, M. Legault annonçait que la CAQ renonçait aux dons individuels afin de « compléter l’oeuvre de René Lévesque ». Comme si le problème était le financement populaire ou l’engagement politique, et non le fait de monnayer le temps des ministres. Heureux hasard, la CAQ est aussi le parti qui reçoit les plus grandes sommes en financement public, et de loin. La manoeuvre n’était pas très subtile.

François Legault doit se réveiller la nuit en pensant aux sondages désastreux. Après avoir dominé le paysage politique québécois depuis 2018, la CAQ est maintenant loin dans le rétroviseur du Parti québécois (PQ). Pire, la promesse brisée de changer le mode de scrutin revient mordre le derrière de la CAQ. Si des élections avaient lieu aujourd’hui, la députation caquiste serait anéantie : le nombre d’élus bleu ciel passerait de 89 à une dizaine. Ça joue manifestement sur l’humeur du premier ministre.

La semaine dernière, le vase a débordé lors d’une question en anglais. M. Legault a ponctué son indignation d’un terme assez peu parlementaire, et qui sort rarement de la bouche d’un premier ministre. En tout cas, pas en public. « One thing I cannot accept is that we put in question my integrity. Shit ! »

Aucune traduction n’était requise. Pour les commentateurs politiques, c’était Noël en janvier. La plupart d’entre nous ont ri. Des Québécois anglophones ont même complimenté M. Legault, et les francophones en général, sur leur utilisation d’expressions familières dans la langue de l’autre solitude. Mais le premier ministre ne riait pas.

François Legault n’a jamais bien supporté d’être contredit, encore moins d’être critiqué. En 2022, en plein débat électoral, il grimaçait chaque fois qu’un adversaire lui faisait un commentaire. Sur les téléviseurs, la baboune en HD passait mal. Pourtant, M. Legault était assuré de gagner sans partage. Imaginez son humeur aujourd’hui, alors qu’il pourrait passer les trois prochaines années à contempler la désagrégation de son propre parti.

La CAQ n’est pas un parti politique ordinaire. C’est une coalition ultra-pragmatique — certains diront affairiste — fondée, bâtie, et maintenue autour de la personnalité de François Legault. À certains moments, particulièrement au plus fort de la pandémie, ça ressemblait parfois à un culte. Le gourou a perdu son emprise, et les adeptes comprennent qu’ils se sont fait un peu avoir.

François Legault, qui a brisé deux engagements solennels — sur la réforme du mode de scrutin, puis sur le troisième lien —, en a sûrement pris acte. Mais une chose semble encore lui échapper. Quand on se sent constamment obligé de répéter qu’on est honnête, c’est peut-être le temps de cesser de s’indigner, et plutôt de se regarder dans le miroir.

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