Le temps pour un cabinet de guerre

Québec doit dépolitiser la pandémie et changer de général

Texte publié dans La Presse+ et sur LaPresse.ca

On a scruté chaque décision du gouvernement depuis le début de la pandémie. On devrait se pencher un peu plus sur la façon dont ces décisions sont prises et sur ceux qui les prennent.

Les quelques personnes qui décident de notre sort collectif semblent de plus en plus enfermées dans une chambre d’écho, où les nouvelles idées ne pénètrent plus.

L’enjeu des aérosols l’a montré de façon renversante. Tour à tour, le premier ministre, le ministre de la Santé et le directeur national de santé publique ont minimisé, voire nié le rôle des aérosols dans la propagation de la COVID-19, même si des scientifiques en parlent depuis le printemps, même si l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’a reconnu (en retard) à la mi-juillet. La chancelière allemande, Angela Merkel – scientifique de formation – l’a aussi souligné. Les lois de la physique sont-elles différentes au Québec ?

Il n’y a plus de débat à faire. Si c’est une question d’orgueil, il est mal placé. Comme l’a déjà dit Jean Chrétien : « Si je me suis peinturé dans un coin, je marche sur la peinture ».

Alors, quel est le problème ?

M. Legault a réaffirmé jeudi qu’il écoute toujours les recommandations du directeur national de santé publique, le Dr Arruda. Même si c’est le cas, c’est inquiétant, parce que M. Arruda n’écoute pas toujours la science, et que lorsqu’il finit par l’écouter, c’est souvent en retard.

Ce n’est pas le rôle de MM. Legault et Dubé de rester à jour sur la science quant à la COVID-19. Par contre, ça devrait être celui de M. Arruda. Actuellement, le premier ministre et le ministre de la Santé ressemblent à deux borgnes guidés par un aveugle. Le directeur national, avec sa compréhension décalée de la pandémie, les fait mal paraître.

Une épidémie d’occasions manquées

On a aussi un problème de gouvernance. La quasi-totalité des décisions est prise par la garde rapprochée de M. Legault. Les députés, même ceux du parti au pouvoir, ne savent pas vraiment ce qui se passe.

Beaucoup d’énergies ont été gaspillées à peaufiner les lignes de presse et à défendre le bilan de crise, souvent avec des comparaisons partielles et trompeuses. Beaucoup moins d’énergies ont été employées à recenser et mettre en place rapidement les meilleures pratiques.

Il est difficile de penser que cette gestion politisée des communications n’affecte pas les décisions du gouvernement.

Imaginez si, au lieu d’éplucher chaque semaine les statistiques sur la COVID-19 à la recherche des endroits qui font pire que le Québec, on avait recensé aussi minutieusement les bons coups à reproduire chez nous.

Imaginez si, dès février, le gouvernement avait écouté ceux qui prévenaient que la pandémie allait frapper fort, et qu’il fallait l’endiguer avant qu’elle devienne un monstre.

Imaginez si on avait adopté massivement le masque en mars, plutôt qu’en juillet.

Imaginez si, cet été, le ministre de l’Éducation avait écouté ceux qui imploraient que l’on s’occupe des écoles avant la rentrée. Imaginez aussi si M. Roberge n’avait pas vu ses vis-à-vis des autres partis, Mmes Hivon, Rizqy et Labrie, comme des adversaires, mais comme des partenaires.

Imaginez si le politique n’avait pas considéré que la Dre Joanne Liu, notre experte mondiale en pandémies, était « incontrôlable ».

Quatre partis valent mieux qu’un

Il est temps de faire sortir la politique de la pandémie pour que les nouvelles idées puissent y entrer.

La cellule de crise, composée principalement de non-élus et de personnel politique, doit être remplacée par un « conseil de guerre », qui comprendrait des élus d’autres partis. Il y a des précédents dans notre système parlementaire.

Ça va prendre de l’humilité, mais ça présentera aussi des avantages. Quand la décision sera prise, ce sera au nom d’une majorité d’élus. Les bons coups seront partagés, les mauvais aussi. La politique partisane pèsera moins lourd.

Ça correspondra aussi davantage au mandat donné au gouvernement en 2018, alors que bien plus d’électeurs avaient voté contre le parti aujourd’hui au pouvoir que pour lui. Quand on n’a même pas eu l’appui de 4 électeurs sur 10, on ne peut pas s’arroger le droit de décider en vase clos et sans partage, encore moins durant une crise aussi grave.

La Santé publique, elle, doit faire un pas de côté. Au strict minimum, ses avis doivent être rendus par écrit et publiés. Le politique aura encore le dernier mot, mais il devra justifier ses décisions.

On doit enfin changer de général. Le fait qu’on soit en pleine crise n’est pas une excuse : Abraham Lincoln s’y est pris à trois reprises avant de trouver celui qui lui a fait gagner la guerre de Sécession.

Quant au Dr Arruda, il ne devra pas voir son remplacement comme une sentence sur sa personne, mais sur ses décisions de crise. Puisqu’il semble aimer les superhéros, on lui rappellera une citation de l’oncle de Spider-Man : « Avec un grand pouvoir viennent de grandes responsabilités. »

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Catégories :Covid-19, Démocratie, Gestion de la pandémie

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