Les hidjabs, la médecine privée et le courage politique

(Ce texte a été publié en lettre ouverte dans Le Devoir.)

Quand le feu est pris, on ne se demande pas quelle est la quantité d’eau minimale à utiliser pour que la maison ne brûle pas trop vite.

C’est pourtant l’approche prônée par le gouvernement pour les médecins exerçant hors du système public. C’est aussi celle qu’il avait choisie pour les signes religieux dans les écoles. C’est quoi le rapport? Suivez-moi deux minutes.

Si le port du hidjab – parce que c’est toujours de lui qu’on parle – exerçait vraiment une influence néfaste sur les jeunes cerveaux, on l’aurait simplement interdit, au lieu de préserver les droits acquis des enseignantes qui le portent.

La CAQ a plutôt inséré dans la loi 21 sur la laïcité une clause grand-père (en fait, grand-mère…) qui permettra à des enseignantes de « contaminer » nos jeunes pendant quelques décennies. Peut-être que le feu ne brûlait pas si fort que ça…

Dans la foulée du récent scandale à l’école Bedford, le projet de loi 94 vise à étendre l’interdiction des signes du religieux non plus aux seuls enseignants, mais à l’ensemble du personnel scolaire. Encore une fois, ça ne s’applique qu’aux futures embauches.

L’interdiction n’aura donc pas beaucoup d’incidence sur le nombre de hidjabs qui passeront dans le champ de vision des élèves fréquentant les services de garde scolaires, et on pourra probablement en trouver encore en 2040. Quelle urgence?

Sans compter qu’à Bedford, le problème venait d’un groupe d’hommes qui ne portaient pas de signes religieux et qu’on aurait dû suspendre, voire congédier pour des manquements multiples et répétés à leur devoir d’enseignant. Pourquoi s’en tenir aux faits, quand c’est tellement tentant — et politiquement payant — d’agiter un symbole?

N’empêche, même si vous considérez que les signes religieux dans nos écoles sont un problème, sachez que ni la loi 21, ni la loi 94, ne traitent ce problème comme étant réel ou pressant.

Des symboles religieux aux symboles médicaux

Les toubibs, maintenant. La semaine dernière, le gouvernement a adopté le projet de loi 89, qui empêche les jeunes médecins de commencer leur carrière au privé.

Pour rappel, près de 500 médecins de famille ont délaissé le système public, de sorte qu’au Québec, en 2025, presque un médecin de famille sur 20 exerce au privé. C’est énorme, et ça fait d’autant plus mal que plus d’un million de Québécois n’ont pas de professionnel de santé « attitré », que ce soit un médecin, un groupe de médecins ou une infirmière praticienne.

Si le Québec regorgeait de médecins, ça ne serait pas un enjeu. Malheureusement, en raison d’incompétence politique répétée, de l’influence de groupes d’intérêts et d’une proximité malsaine entre des décideurs passés et des dirigeants de lobbies médicaux, le Québec reste l’un des endroits dans le monde riche qui compte le moins de médecins par habitant.

C’est aussi le cas dans le reste du pays, mais des règles propres au Québec obligent en plus les jeunes médecins à consacrer une partie de leur temps à des activités qui se déroulent hors de leur cabinet, réduisant d’autant leur disponibilité pour leurs patients.

En somme, on a creusé notre propre trou avec de mauvaises politiques publiques dont les conséquences étaient parfaitement prévisibles, et on est pris avec une pénurie de médecins alors qu’on vieillit et que nos besoins en santé augmentent. Le feu est pris solide, et les pompiers auraient intérêt à ne pas ménager l’eau.

Le lien avec les signes religieux? Comme pour les lois 21 et 94 sur la laïcité, l’interdiction de la pratique privée aux jeunes médecins ne changera rien à court ou à moyen terme.

Environ 200 jeunes médecins ont déserté le système public depuis cinq ans. Si on empêche cet exode pour la prochaine année, ça fera entre 40 et 50 médecins de famille de plus dans le régime public, soit moins de 0,5 % du total des quelque 10 000 médecins de famille que compte le Québec. Mieux qu’un coup de pied au derrière, mais loin d’un game-changer, pour utiliser une expression chère à l’OQLF, et le feu va continuer à brûler.

Des symboles religieux, la CAQ est passée aux symboles médicaux. À défaut d’être efficace, on peut dire que c’est cohérent.

Comment trouver 800 médecins

Si le gouvernement voulait vraiment faire une différence, il ramènerait dans le giron public les quelques 500 médecins de famille et 300 spécialistes qui œuvrent au privé.

Bien sûr, ça crierait. Il y aurait peut-être des contestations judiciaires. Des médecins pourraient aussi choisir de lever les feutres ou de bosser pour une entreprise de télémédecine (laquelle, au Canada, tombe dans une zone grise). C’est possible qu’on ait pesé tout ça avant d’accoucher à la décevante solution qu’on nous a présentée, mais ça ne la rend pas meilleure.

Il existe une autre approche. Notre pompier de la Santé pourrait choisir de réglementer les tarifs au privé pour qu’ils soient identiques à ceux du public, comme cela se fait dans d’autres provinces. Il pourrait aussi faire en sorte que la RAMQ rembourse les consultations effectuées au privé, comme il le fait présentement pour les chirurgies.

Cette solution n’affecterait pas les préférences de pratique des médecins désaffiliés, ramènerait des centaines de médecins sous le parapluie de la couverture publique et rétablirait l’équité des Québécois face à leur système de santé, sans égard à leurs moyens.

On pourrait aussi, comme dans certains pays d’Europe, exiger que les médecins effectuent un certain nombre d’heures chaque semaine dans le système public avant de leur permettre de facturer directement des patients. Une politique bien calibrée suivant ces lignes pourrait ajouter de la capacité à notre système de santé.

Ça n’arrivera pas, parce que les politiciens préfèrent trop souvent les symboles aux solutions. Pourquoi agir quand on peut faire semblant?

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Catégories :Politique, Santé

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3 réponses

  1. Ça serait effectivement quelque chose que d’arrêter de faire des demis mesures. Mais ce nest pas ça du courage politique à mon avis.

    le vrai courage politique c’est plutôt de CORRIGER des problèmes même si la méthode est peu populaire ou va à l’encontre de la mentalité populaire.

    Au lieu de faire ce qui est populaire soit: attaquer les « mechant médecin de famille ». (La quasi totalité des medecins désaffiliés sont des medecins de famille)

    Ce sont des finissants en médecine familial dont le gouvernement ne leur octroie pas de PREM (permis regional pour pratiquer dans une région specifique) et doivent choisir entre :

    1.Être conforme à l’ancienne réglementation et travailler dans le privé un an en attendant la prochaine ronde pour appliquer pour ces prems. (Ce que font beaucoup)

    2.Être non conforme et travailler dans le publique sans ce permis (résultant en une sanction grave dont la radiation pour l’obtention de ce prem pour 5 ans).

    3. Être conforme et ne pas travailler pour un an et réappliquer pour un prem l’an d’après.

    En abolissant le droit de travailler désafilié de la ramq, le gouvernement en lève l’option 1, et force les nouveaux medecins à prendre l’option 2 ou 3…. Ça represente aucun gain pour le quebecois sans medecin de famille.L’abolition de la desafiliation a la ramq pourrait aussi affecté les medecins qui travaillent pour le gouvernement canadien (pour les demandeurs d’asile, ou en clinique pour veterans, ou pour le ministere de la defense)

    Le gouvernement a par contre misé double et triple pour d’autres mesures populaires qui ne produisent aucun résultat. Je ne pense pas que c’est du courrage non plus.

    Exemple. Il y a actuellement 1685 IPS en date de juin 2024, et seulement 500 patients d’inscrits. Cette mesure retire 1685 infirmieres des hopitaux, forçant la fermeture de lits et de bloc opératoire, tout ça pour remplacer l’équivalent d’un demi médecin.

    Le gouvernement ne fait pas preuve de courage non plus quand il renomme des structures/programmes existants sachant bien que l’absence de chabgemebt produit aucun resultat :clinique de la grippe est devenu clinique d’hiver, ensuite clinique d’acces populationnel etc… ou le 811 qui est devenu le gap…

    Un exemple de vrai courage politique serait de faire une mesure tres peu populaire comme restreindre la formation d’IPS tant et aussi longtemps qu’il y a une penurie d’infirmiere dans les hopitaux pour ainsi eviter la perte d’infirmiere dans les hopitaux. La meilleure façon de combler le penurie d’infirmiere, cest de ne pas les perdre pour qu’elle devienne IPS. 1685 ips veut dire 1685 infirmieres qui ne sont plus entrain de faire de travail infirmier dans les hopitaux.

    Une autre politique courageuse serait de faire comme les autres provinces pour essayer de mieux integrer les medecins diplomés a l’etranger. C’est sur que ça parait mal politiquement, mais on comblerait la penurie de 1500 medecins en tres peu de temps. Selon les stats c’etait pret de 75 postes en medecine familial de vacant par année que le québec refuse d’octroyer aux 900 medecins diplomés de l’etranger par année qui appliquent apres avoir satisfait les prerequis.

    • Par demi medecin.

      Je faisais allusion au patient pris en charge. 1 medecin pour 1000-1500 patients inscrits. Vs 1685 IPS pour 500 patients. À peu pres 0.33 patient par professionnel

      Avant de juste continuer dans la voie populaire. Il faut reevaluer ce qui fonctionne reellement et les couts reels.

  2. Tant qu’à financer la médecine, aussi bien se financer soi-même par l’entremise de coopératives de santé familiale, des coops polydisciplinaire : une vraie première ligne permettant d’accéder à tous les services sociaux du Québec et ou les OBNL de bienfaisance pourrait se raccrocher.

    Vous pouvez télécharger le document ici :
    https://santeprendrecontrole.wordpress.com/2024/02/03/le-temps-est-venu-de-reprendre-le-controle-de-notre-systeme-de-sante/

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