« Je suis inquiète et j’ai honte »

Titre en texte blanc sur fond violet : « JE SUIS INQUIÈTE ET J'AI HONTE » par Dre Geneviève Dechêne, médecin de famille.

En temps normal, un blogue personnel se limite aux réflexions de son auteur. Je fais exception pour ce texte qui ouvre une fenêtre sur une perspective peu entendue, mais bien existante dans le milieu médical face au conflit opposant les fédérations médicales au gouvernement, mais aussi sur la relation complexe entre les médecins et leur ordre professionnel.

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Depuis des années comme médecin de famille, j’assiste à l’effondrement de notre offre de services de 1ère ligne au profit entre autres de la 2e ligne hospitalière, un choix de pratique pour de nombreux médecins de famille québécois.

Les affreuses décisions gouvernementales des 25 dernières années, sur la restriction des effectifs médicaux au Québec et sur la répartition des médecins entre les différents lieux de pratique, me sidèrent. Comment nos gouvernements successifs ont-ils pu être à ce point négligents? En raison de la patience des Québécois, réputée immense? Celle-ci a atteint son point de rupture.

Je ne blâme pas notre syndicat, la FMOQ (Fédération des médecins omnipraticiens du Québec), d’avoir profité de la faiblesse de nos politiciens qui prennent des décisions à courte vue depuis 25 ans et qui ont satisfait nos demandes (salariales, incorporation, pratique hospitalière importante, prise en charge négligée au profit de visites ponctuelles souvent sans continuité, etc.) sans véritable planification long terme.

C’était au gouvernement de défendre la population. Ce qu’il n’a pas fait.

Mais aussi au Collège des médecins du Québec (CMQ). Ce qu’il n’a pas fait.

Les « patentes à gosses » médicales mises en place depuis 15 ans (GACO, GAP, forfaits d’inscription, etc.) auraient dû faire l’objet d’une véritable reddition de compte de la part du gouvernement, mais aussi du CMQ face à l’abandon progressif de la prise en charge médicale d’une portion importante de la population, entre autres les patients en fin de vie à domicile. Honte à eux.

Le CMQ est-il là pour défendre la population? On m’a souvent expliqué que le CMQ n’avait qu’un devoir de protection de la population individuel, en évaluant les interventions individuelles des médecins et non pour dénoncer l’absence de services médicaux de base de 1ère ligne pour la population québécoise.

Quelle ne fut donc pas ma surprise d’entendre le président du CMQ, Mauril Gaudreault, défendre de façon pondérée la population face aux mesures de pression syndicales (arrêt de l’enseignement)!

Et quelle ne fut pas mon extrême surprise d’entendre les réactions agressives de mes confrères suite aux conseils du CMQ! Quel immense dérapage!

Je sais que les médecins n’ont pas le temps ni l’énergie pour s’intéresser à la compréhension « macro » du système de santé : épuisés et débordés, mal soutenus dans leurs milieux de pratique, les médecins québécois sont essentiellement guidés par leurs syndicats.

Se peut-il que les médecins du Québec, épuisés et dépassés par la déliquescence du réseau de la santé, ne sachent pas ce qu’est un ordre professionnel? Se peut-il qu’ils ne sachent pas que les ordres professionnels, dont le CMQ, sont là pour défendre la population et non eux?

De nombreux médecins se sentent actuellement comme étant des « victimes ». Leur agressivité fut manifeste pendant la rencontre extraordinaire du CMQ : il s’en est fallu de peu pour que les participants optent pour le « renvoi » (?) de Mauril Gaudreault et pour exiger un blâme vis-à-vis l’ensemble du conseil d’administration. Le vote majoritaire obtenu en fin de rencontre, pour imposer des « excuses publiques » au président du CMQ, est selon moi inacceptable : s’il procédait à de telles excuses, cela pourrait justifier une mise en tutelle du CMQ, qui aurait cédé à un processus d’intimidation qui ouvrirait la porte à des manifestations similaires vis-à-vis des autres ordres professionnels. Les médecins qui étaient présents à cette rencontre ont-ils mesuré l’importance de leur vote? Où étaient-ils juste épuisés et fâchés, encouragés à « tirer sur le messager » pour exprimer leur colère?

Je partage ici une réflexion : le CMQ provoque quelquefois sans le vouloir une colère de fond face à certaines sanctions individuelles inéquitables, sanctions rares mais qui visent surtout les médecins de famille : je pense à la lourde sanction d’une consœur pour n’avoir pas complété un formulaire de « mini mental » lors du renouvellement  de la médication d’une patiente avec une démence cliniquement stable, je pense aussi à la lourde sanction récente d’un médecin pour ne pas avoir complété certains formulaires alors qu’il offre généreusement des services médicaux essentiels  à sa communauté. La colère est mauvaise conseillère, mais le CMQ devrait réfléchir aux causes profondes de cette colère. Il ne réalise pas que les médecins courent d’un patient à un autre, l’ordinateur ouvert debout dans le couloir dans le bruit des autres urgences, avec des notes à la course sans dossier antérieur ni laboratoires (le DSQ bloque sans cesse), avec en même temps d’autres appels pour d’autres cas instable, et ce pendant 10 heures de temps… Et on chipote pour des formulaires? Sur quelle planète vivent certains inspecteurs du CMQ face à la pratique médicale des médecins qui acceptent de soigner des patients instables? Tout est dans tout : une partie de la colère exprimée lors de la rencontre extraordinaire serait à explorer, selon moi.

Revenons à l’essentiel :

  • Nous ne sommes pas des victimes du gouvernement ni de la population : nous sommes parmi les médecins les mieux payés en Occident, rémunération qui fut l’objet prioritaire des précédentes négociations.
  • Nous devrions nous intéresser collectivement et individuellement aux solutions urgentes à mettre en place pour soigner toute la population dans le réseau public gratuit, donc aux changements que NOUS devons apporter à nos choix de pratique, les médecins de famille surtout. Cela n’enlève aucun blâme à nos décideurs qui ont manqué de planification, d’honnêteté et de courage.
  • Le CMQ est là pour la population, pas pour les médecins, comme tout ordre professionnel. Un conseil d’un président d’un ordre professionnel n’est pas une sanction : restons respectueux de cet ordre. Relisons l’excellent mémoire déposé par le CMQ pour critiquer le projet de loi 106 : on voit bien alors combien est inacceptable la demande d’excuses publiques au président qui a dirigé cet excellent mémoire.
  • Diviser pour mieux régner : est-ce ce que nos syndicats proposent actuellement? Cela est inquiétant en regard des enjeux. Ne tombons pas dans ce piège maladroit : nous perdons toute crédibilité. Exigeons de nos syndicats moins de politicailleries et plus de vision populationnelle.
  • Il y a des limites à ne pas dépasser face à la population et je crois qu’on les a dépassées lors de la rencontre extraordinaire d’octobre avec le CMQ.
  • Je suis inquiète et j’ai honte.

Geneviève Dechêne, médecin de famille.

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Ce texte a été publié sur le site Profession Santé la veille du dépôt du projet de loi 2.

Dre Geneviève Dechêne est médecin de famille à Verdun depuis plus de 40 ans. Elle a mis sur pied l’unité de soins médicaux à domicile du CSSS/CLSC de Verdun et l’équipe de soins palliatifs à domicile associée au centre hospitalier de Verdun.

Elle est chargée d’enseignement clinique pour l’Université de Montréal et membre du comité de transformation de l’enseignement des soins aux personnes âgées. Elle a créé en 2013 l’une des premières unités académiques interprofessionnelles d’enseignement des soins à domicile. Elle est coauteure du Précis pratique de soins médicaux à domicile, publié par la FMOQ en 2000.

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Catégories :Santé

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1 réponse

  1. Je me demande c’est quand la dernière fois qu’on s’est mis à critiquer ou pire à humilier un employé de IGA pour la hausse du prix du pain. Ou la denière fois qu’on a blâmé une voiture au lieu du conducteur pour un excès de vitesse.

    Ça ne sert absolument à rien d’attaquer ceux qui ne sont pas décideurs. On a tendance au québec pour une raison étrange de porter tout le fardeau des failles sur les médecins alors que ceux ci ne décident de rien.

    Dans ce contexte ci, on porte le fardeau de manière érronée de la redition du compte des echecs des politiques gouvernementaux au CMQ. Mais encore là, même histoire. Le cmq n’a pas le pouvoir d’enquete, ni le mandat de fouiner dans les bureaux du gouvernement encore moins de lui imposer quoi que ce soit. Oui le CMQ a une position de decideur aupres de ses membres. Mais il n’est pas un décideur au sein du gouvernement.

    Par rapport au GAMF qui était le GACO, ou le GAP qui était le 811, ou la clinique d’acces populationnel CDP qui était le CDE qui était avant nommée la clinique d’hiver qui etait avant ça nommé la clinique de la grippe. Je pense que les policitiens savaient déjà que juste renommer des structures existantes en un nouveau nom avec un nouveau branding n’allait pas changer grand chose. Le systeme de santé est en declin, mais ce n’est pas un hasard.

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