
Les médecins sont fâchés. Dimanche soir, quelques centaines d’entre eux manifestaient devant les studios de Radio-Canada à Montréal, où se trouvait le ministre de la Santé, Christian Dubé.
Sur un grand carton jaune, une médecin-manifestante avait écrit « LAISSEZ-NOUS SOIGNER AVEC HUMANITÉ ». Sur une autre affiche, on pouvait lire « SYSTÈME BRISÉ BRAVO DUBÉ ». Sur une autre encore, « PROTÉGEONS NOS SOINS DE SANTÉ — NOUS VOULONS LA DÉMISSION DU PREMIER MINISTRE LEGAULT ET MINISTRE DUBÉ ». Sur une autre enfin, « CAQCAQ Legault = L’Égo — Dubé = Dupés ». En lettres brunes et avec une représentation de l’amoncellement fécal.
D’un point de vue strictement anthropologique, il y a quelque chose de fascinant dans cet échantillon qui montre comment, dans la colère et l’impuissance, même les brillants parmi les brillants peuvent régresser à des arguments primaires et juvéniles. Ça vaut les peine de les prendre un par un.
L’humanité : ça fait longtemps qu’elle a déserté des pans entiers de notre système de santé. Ce n’est pas la faute des médecins, mais on n’ira pas non plus se faire croire que « l’humanité des soins » était la première chose que les fédérations de médecins amenaient aux tables de négociation.
Le système « brisé » : ça date de bien avant Christian Dubé. Le ministre aurait pu mieux utiliser les cinq dernières années, mais on pourrait en autant de ses prédécesseurs depuis 40 ans, incluant son patron, lui aussi un ancien ministre de la Santé et responsable d’une partie du gâchis actuel. (C’est François Legault qui a obligé les médecins en début de carrière à passer une douzaine d’heures par semaine hors de leur clinique. Ça nous fait encore mal.)
L’appel à la démission du ministre de la Santé et du premier ministre : un chausson avec ça? C’est une chose quand ça vient d’un complotiste antivaccin qui partage des vidéos de chemtrails, mais ça devient un peu plus inquiétant qu’un médecin y croie assez pour l’écrire.
CAQCAQ avec l’émoji assorti : vingt ans d’études pour en arriver avec des slogans scatologiques de cour d’école?
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La loi 2 est une réponse exagérée, qui ratisse large et un peu tout croche. Elle contient des erreurs qui montrent que ceux qui l’ont écrit ne comprenaient pas tout à fait ce qu’ils faisaient. Quant aux rares individus qui en ont vraiment une vue d’ensemble, ils tendent à la désavouer.
Mais si elle existe aujourd’hui, c’est en partie parce que les fédérations de médecins se sont comportés trop souvent comme des syndicats de gros bras, rapaces, voulant toujours plus pour leurs membres, l’intérêt des patients n’étant qu’une considération secondaire, ou en tout cas accessoire à celle de hausser une rémunération déjà enviable. L’élastique médical était étiré depuis longtemps, il a fini par casser.
C’est peut-être la première fois que les médecins se sentent aussi malmenés personnellement. Que leur sort ne dépend plus que d’eux. Qu’ils ressentent une certaine vulnérabilité. Qu’ils ont cessé d’être la queue qui faisait toujours bouger le chien. Qu’après avoir bénéficié d’un statut de quasi tout-puissants pendant des décennies, qu’ils redeviennent presque des citoyens ordinaires.
Beaucoup de médecins parlent de désillusion, de déception, de désengagement, de retraite devancée. On a peur des conséquences, avec raison.
C’est quand même nous qui, collectivement, avons creusé le trou duquel on tente maintenant de sortir. Si un groupe d’un peu plus de 20 000 individus détient quasiment entre ses mains le destin d’une population de 9 millions d’habitants, c’est que quelque part, on l’a échappé solide.
Je comprends que les médecins soient fâchés. J’aurais quand même aimé voir des médecins manifester quand ils ont eu droit à des hausses de rémunération délirantes, complètement déconnectées de leur effet sur l’accès aux soins et de notre capacité de payer.
J’aurais aimé voir des médecins manifester chaque fois qu’un des groupes les représentant faisait du lobbying pour limiter le nombre d’admissions d’étudiants en médecine, et quand un ex-ministre-médecin a diminué le nombre d’admissions, il y a huit ans. Si on avait fait le contraire, on commencerait peut-être à sortir la tête de l’eau.
J’aurais aimé voir des médecins manifester chaque fois qu’un des groupes les représentant mettait de la pression sur nos décideurs publics pour éviter l’élargissement du champ de pratique des infirmières, des pharmaciens et de tous les professionnels de la santé qui peuvent, dans leur domaine d’expertise, faire aussi bien et même mieux que les médecins, à moindre coût.
J’aurais aimé voir des manifestations de médecins chaque fois qu’on apprenait qu’un médecin formé à l’étranger en était réduit à déménager dans une autre province ou à retourner dans son pays.
J’aurais enfin aimé voir des médecins manifester pour les patients qui sont morts sur des listes d’attente ou tous ceux qui dépérissent lentement dans l’indignité et dans leurs souillures, ou qui attendent la mort dans une chambre partagée avec un inconnu.
C’est sans doute injuste de le présenter ainsi, mais c’est quand même un drôle de hasard, qu’il s’agisse des médecins ou d’autres, que ça se mette toujours à crier plus fort quand c’est le portefeuille qui est touché.
Une loi liberticide et illusoire
Il n’y a pas de doute que la loi 2 présente un fort potentiel liberticide, non seulement pour les médecins, mais aussi pour ceux qui oseraient exprimer un désaccord trop appuyé. De lourdes amendes sont prévues pour ceux qui voudraient braver la loi ou même seulement la contester.
Tout le monde s’indigne, à gauche et à droite, mais à quoi devait-on s’attendre d’un gouvernement de plus en plus autocrate, qui nous a habitués à des suspensions préventives de nos droits fondamentaux, et qui vient de déposer un projet de constitution qui, en plus de pérenniser le piétinement de ces droits, donne au parti au pouvoir le droit d’empêcher toute contestation judiciaire d’une loi qu’elle juge essentielle? La CAQ est seulement cohérente avec elle-même, qu’il s’agisse des droits des minorités religieuses ou linguistiques, de celui de recourir aux tribunaux ou de la liberté d’expression. À supposer que cette partie de la loi passe le test des tribunaux, sera-t-elle vraiment applicable et appliquée?
Ce n’est pas tout. La loi 2 détaille la façon de rédiger les horaires de travail et d’assurer leur application en s’appuyant sur un système de délation. Une fois rendu là, pourquoi ne pas simplement salarier les médecins, comme ça se fait en Europe? C’est vraiment difficile d’imaginer que le fonctionnement du système va s’améliorer avec la couche de bureaucratie qu’on empile une fois de plus sur tout le reste.
Il n’y a pas plus de doute que la loi 2 est également illusoire, par ses cibles irréalistes, qui sont davantage des souhaits que des objectifs appuyés par des politiques fondées sur les faits, les données, les meilleures pratiques.
Le projet de loi garantit que tous les Québécois seront pris en charge d’ici 2027. Ah ouais? Peut-être qu’on arrivera à inscrire tous les Québécois auprès d’un groupe de soignants, mais ça n’augmentera pas leur nombre ni notre accès aux soins. C’est une pure fiction, un slogan de campagne électorale trompeur inséré dans une loi.
C’est la même chose pour les « objectifs nationaux » de 90 minutes pour la prise en charge à l’urgence, de 4 heures d’attente pour les patients ambulatoires, de 14 heures d’attente pour les patients sur civière, de 12 mois pour se faire opérer. Ces cibles sont un leurre. Même si on les atteignait, ça laisserait le Québec en queue de peloton des pays occidentaux pour l’accès aux soins dans des délais humains. Et ça laisserait les patients Québécois dans leur état naturel : l’attente.
Mais réforme après réforme, au lieu de changer les fondamentaux de la santé (les ressources, les méthodes, les incitations pour qu’on adopte les meilleures), les ministres, qu’ils soient médecins ou non, essaient juste de donner des ordres au système, en établissant des cibles et des contraintes.
Ça n’a jamais fonctionné, ça ne fonctionnera jamais. Au lieu de mettre en place les meilleures politiques publiques, on souhaite que les résultats s’améliorent en rebrassant les cartes et en ajoutant plus de règles. On travaille à l’envers.
La loi 2 ne créera pas de médecins, d’infirmières, de lits d’hôpitaux, d’appareils d’imagerie, de salles et de temps d’opérations, de méthodes de gestion qui ne dateraient pas d’un autre siècle, de systèmes informatiques qui ne dateraient pas d’un autre millénaire, et dont l’absence contribue à ce qu’on s’enfonce pendant que la demande de soins, déjà trop élevée, continue d’augmenter plus vite que ce que le système et celles qui le portent peuvent offrir.
Alors, on en est rendus là, aux souhaits et aux illusions, et à y croire. C’est de l’aveuglement volontaire, des mensonges à grande échelle qui sont peut-être crus par des politiciens incompétents en fin de mandat, qui légifèrent dans le désespoir après s’être assis sur les mains pendant sept ans — et ne me parlez pas de Santé Québec —, après que d’autres politiciens se soient assis sur leurs mains à eux pendant 10, 20, 30 ans.
Il y a peu de choses qui vont s’améliorer en santé avec le dernier coup de force de la CAQ, et beaucoup plus de choses qui risquent de se détériorer. Mais même sans la loi 2, on était mal barrés.
On en a pour au moins une décennie de misère si on fait tout ce qu’il faut à partir d’aujourd’hui. On aurait quand même une chance de finir par s’en sortir. J’en ai parlé dans ce texte quand le projet de loi créant Santé Québec a été déposé il y a deux ans et demi. C’était un pas dans la mauvaise direction. La loi 2 avance un peu plus dans le même mauvais sens.
Je ne sais pas comment on va se sortir de tout ça sans qu’il n’y ait davantage de dégâts. Notre seule chance est de prendre collectivement conscience d’à quel point on est dans la m… .
On manque de tout, des médecins et du reste (Faudrait d’ailleurs que les politiciens cessent de dire qu’on a assez de médecins au Québec ou ailleurs au pays. C’est faux.)
Il n’y aura pas de miracle. Ça va demander du renoncement, ainsi qu’un certain sens du devoir et du sacrifice. Ça va exiger de mettre rancunes et intérêts personnels de côté au profit du collectif. Ça va aussi demander de la créativité, de l’intelligence et une bonne dose d’humilité, ne serait-ce que pour avouer que beaucoup d’erreurs ont été commises de part et d’autre.
Mais on détecte peu de traces de tout ça dans les discours actuels, et encore moins chez les meneurs de jeu, qu’ils soient médecins ou politiciens.
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Catégories :Santé
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Bonjour j’aimerais demander à Patrick Déry qui il suggérerait comme ministre de la santé pour réaliser les solutions qu’il propose. Je crois sincèrement moi aussi que le système devrait être décentralisé et qu’il faut former plus de médecins et étendre les compétences des autres soignants. Mais qui et quel parti politique le preconise et veut le faire ? Et à votre avis pourquoi ne le fait on pas ? Trop cher ?