
(Ce texte a aussi été publié à titre de lettre ouverte dans La Presse)
Quelle semaine politique en Europe !
Jeudi, les travaillistes ont ressuscité au Royaume-Uni tandis que les conservateurs subissaient leur pire défaite en plus de 100 ans. Dimanche, en France, le Rassemblement national (RN) n’a été privé de sa majorité que par un barrage concerté des autres partis. Marine Le Pen prépare sa revanche.
« Balayage de la gauche chez les Brits! » « L’extrême droite stoppée de justesse en France! »
Ça donne d’excellentes manchettes et beaucoup de carburant pour les tribunes politiques. Mais les chiffres racontent une autre histoire. Il y a aussi des leçons pour le Québec.
France : les espoirs de Marine Le Pen
En France, le RN est devenu de fait la première force politique, finissant en tête des deux tours, avec chaque fois 33 % du vote. Après le premier tour, le RN était même en tête dans une majorité de circonscriptions (299 sur 577). Un gouvernement d’extrême droite semblait inévitable.
Le désistement de candidats de gauche, de centre et de droite (républicaine) ayant terminé troisième au premier tour a de fait coalisé ces partis pour le deuxième tour, et bloqué le chemin aux candidats du RN. En fin de compte, le RN a fini troisième au total des sièges. « Proche, mais pas de cigare », comme disent les Bretons.
N’empêche, si on additionne les partis de droite ou d’extrême droite, on arrive à 46 % des voix au deuxième tour pour une droite « unifiée ».
Ces 46 % d’électeurs représentent un bassin potentiel considérable pour une droite plus ou moins radicale, selon le contexte et les aléas électoraux. Marine Le Pen a raison d’espérer.
En comparaison, la gauche unifiée sous le Nouveau Front populaire a peiné à atteindre les 30 % d’appuis. Aucun doute, le vent politique français souffle à droite.
Royaume-Uni : la chance des travaillistes
Au Royaume-Uni, il n’y a pas eu de suspense. Les sondages prévoyaient une vague travailliste, et le raz-de-marée a eu lieu. Les 411 sièges remportés (sur 650) approchent le record du parti, établi par Tony Blair en 1997. À l’opposé, les conservateurs ont subi une dégelée quasi historique, ne remportant que 121 sièges. Albion a bel et bien viré à gauche.
Mais est-ce vraiment le cas ? Quand on gratte un peu, ça se complique. Même si les travaillistes ont remporté près des deux tiers des sièges et qu’ils exerceront un contrôle absolu sur le Parlement, ils n’ont reçu que 33,7 % des voix, soit un vote sur trois. C’est le plus petit pointage de toute l’histoire politique britannique pour un gouvernement majoritaire. (Et si ça vous rappelle les élections de 2018 au Québec, vous touchez quelque chose.)
Une autre façon de relativiser le succès des travaillistes est de comparer les résultats de cette année à ceux des élections précédentes.
En 2019, les travaillistes n’avaient élu que 200 députés, leur pire défaite depuis la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, ils avaient reçu presque autant de votes que cette année, soit 32,1 %.
Que s’est-il passé? Pourquoi ce maigre 1,6 % d’appuis supplémentaires en 2024 s’est-il traduit par un doublement de la députation travailliste? La réponse est à droite. En 2019, 44 % des Britanniques avaient voté pour les conservateurs. Cette année, seulement 24 % les ont appuyés.
Le séisme politique anglais est donc moins une victoire de la gauche qu’une défaite de la droite. L’extrême droite, incarnée par le Reform UK, a aussi reçu 14 % du vote. Cela signifie qu’au Royaume-Uni, une droite unifiée pourrait aller chercher plus ou moins 40 % d’appuis. On n’est pas loin des 46 % pour la droite française.
Depuis la victoire travailliste, des commentateurs politiques louangent la façon dont Keir Starmer, le nouveau premier ministre, a recentré le Labour. C’est sans doute une bonne chose du point de vue des politiques publiques, mais ça n’a pas fait la différence. Les travaillistes ont juste été chanceux que la division du vote les aide. Ça pourrait être éphémère.
Des leçons pour le Québec
Le narratif médiatique a généralement présenté de façon positive la victoire de la gauche britannique et la défaite de l’extrême droite française.
En France, quoi qu’en disent certains mauvais perdants, le peuple a choisi. Un mode de scrutin à deux tours n’est pas aussi précis qu’une proportionnelle, mais les Français ont pu exprimer clairement leur désir de voir le RN former ou non le gouvernement. La réponse ne fait aucun doute, la légitimité de la nouvelle l’Assemblée nationale non plus. (Quant à savoir comment tout ça va fonctionner, c’est une autre histoire !)
La réponse est moins évidente pour le Royaume-Uni. Il est difficile de concevoir l’élection d’un gouvernement largement majoritaire avec le tiers des voix comme autre chose qu’un accident électoral causé par un système conçu pour deux partis, mais qui doit maintenant digérer une macédoine politique de quatre, cinq, six partis établis. Le fait que les vainqueurs nous soient plus sympathiques ne rend pas la victoire plus légitime.
D’ailleurs, si les élections françaises s’étaient déroulées sous le système britannique – qui est aussi le nôtre –, l’extrême droite aurait élu une majorité absolue de députés. On peut facilement imaginer que le narratif médiatique aurait pris une autre tournure.
Le Québec n’est plus étranger aux accidents électoraux. En 2018, la CAQ a formé un gouvernement « majoritaire » avec 37,4 % des voix. Le record risque de ne pas tenir très longtemps. Si des élections avaient lieu aujourd’hui, le Parti québécois aurait de bonnes chances de former un gouvernement majoritaire avec 32 % des voix.
Le PQ n’est évidemment pas le Rassemblement national, mais la question de la légitimité démocratique demeure entière : un parti politique devrait-il avoir le plein contrôle de l’exécutif et de la législature avec seulement un tiers du vote?
Si la réponse est négative pour la droite, elle devrait l’être aussi pour le centre ou pour la gauche. On a essentiellement deux choix devant nous : opter pour un système qui nous amène à former les coalitions les plus larges possible, ou subir des accidents électoraux qui laissent chaque fois la majorité de côté, avec les tentations populistes et les risques démocratiques que ça comporte.
On est peut-être dus pour avoir une sérieuse discussion sur notre mode de scrutin. Les derniers jours ont montré que ça ne concerne pas « que les intellectuels », n’en déplaise à notre premier ministre.
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