Pourquoi manque-t-on d’infirmières au Québec?

Quand on le compare aux autres grandes provinces, le Québec n’a pas de pénurie d’infirmières.

Pourtant, il manque bel et bien des infirmières chez nous. Ce n’est pas pour rien que des urgences doivent fermer, que des chirurgies sont reportées quotidiennement, et que la situation dans les nos hôpitaux et généralement décrite comme une catastrophe sans précédent, qui menace d’empirer.

Le premier ministre a récemment parlé d’augmenter les salaires des infirmières, comme il l’a fait récemment pour les enseignants.

Il a encore manqué d’enseignants cette année.

Comme pour les enseignants, le salaire des infirmières n’est pas le problème. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas apporter des ajustements au salaire. Mais ce n’est pas ce qui va régler la pénurie.

Ce qui pousse les infirmières à quitter, ce sont les conditions dans lesquelles elles travaillent, principalement les horaires sans queue ni tête.

Quand vous êtes infirmière, vous savez quand vous entrez au travail, mais vous ne savez pas quand vous en sortez.

Votre quart de travail commence à 16 h, disons. En principe, à minuit, ça devrait être terminé. Mais vers 11 h, on vous dit finalement que vous devez rester jusqu’à 8 heures le lendemain. Et vous n’avez pas le droit de dire non.

Seize heures de travail, six heures de sommeil et, à l’urgence, aux soins intensifs, ou à tout autre endroit dans un hôpital où la santé et même la vie d’un patient repose sur la vigilance de celle qui le soigne. Et ça peut recommencer le lendemain.

C’est ça le TSO, le fameux temps supplémentaire obligatoire.

Quand vous êtes infirmière dans un hôpital du Québec, vous avalez le TSO, semaine après semaine. Indirectement, votre conjoint et vos enfants aussi.

Beaucoup d’infirmières quittent pour une agence, où elles seront employées selon leur disponibilité. Et d’autres quittent tout court.

Quant aux infirmières qui restent à l’emploi de nos hôpitaux, beaucoup refusent un poste permanent à temps plein. En demeurant à temps partiel et en étant moins souvent à l’hôpital, elles ont moins de chances d’être prises à faire du TSO et des heures de fou.

On peut difficilement les blâmer, mais la conséquence est que ça nous prive de milliers d’infirmières à temps plein.

En Ontario, 68 % des infirmières travaillent à temps plein. Au Québec, c’est 62 %, selon les données de l’Institut canadien d’information pour la santé.

La différence représente 4300 infirmières à temps plein manquantes au Québec.

Pas de TSO chez les anglos

Dans les hôpitaux anglophones, il n’y a presque pas de TSO.

Les horaires sont aménagés autrement. On privilégie des quarts de travail de 12 heures plutôt que de huit heures. Ça donne plus de flexibilité.

Quand vous faites vos 36 heures en trois jours, ça laisse quatre jours de congé. Si vous faites une journée de plus pour aider vos collègues mal pris, il vous reste tout de même trois jours de repos.

Il y a plus de volontaires, et les hôpitaux anglos ne sont pas obligés de recourir au temps supplémentaire. En tout cas, pas autant que les hôpitaux francos.

Du pain noir pendant des années

Le temps supplémentaire est une partie du problème, mais il n’est pas le seul.

Le parcours professionnel typique d’une infirmière dans les hôpitaux francophones ressemble souvent à ceci :

  • Début de carrière à boucher les trous à peu près n’importe quand, jours, soirs, nuits, fins de semaines. La planification d’une vie familiale, ou même d’une vie tout court, est impossible.
  • Au bout d’une dizaines années, un peu de stabilité : poste à temps plein… de nuit.
  • Éventuellement, au bout d’un autre cinq ou dix ans, on tend vers quelque chose qui ressemble un peu plus à un horaire de jour, avec une fin de semaine sur deux à travailler, par exemple.

C’est un peu grossier, mais ça correspond à l’expérience que m’ont décrite plusieurs infirmières.

En somme, dans bien des hôpitaux francos, tu manges ton pain noir en début de carrière, et un peu moins par la suite. Éventuellement, avoir accumulé suffisamment d’ancienneté t’aide à éviter le pire.

Dans les hôpitaux anglos, les horaires en rotation sont davantage privilégiés, et le fardeau des nuits et fins de semaine mieux répartis.

Il y a peut-être une réflexion à avoir là aussi.

C’est dommage de l’avoir seulement aujourd’hui, en pleine pandémie, parce que ça fait des années qu’on le sait.

Je ne sais pas quel est le plan que le ministre de la Santé va présenter jeudi, lui qui dit souhaiter « des infirmières heureuses ». Je n’en doute pas.

Mais je peux dire ceci : si ça repose principalement sur des augmentations de salaires, ça ne fonctionnera pas.

Et si ça n’implique pas des changements profonds de mentalité, au ministère, dans les hôpitaux, chez les infirmières et chez les syndicats qui les représentent, ça ne fonctionnera pas non plus.

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Une version précédente de cet article indiquait que les infirmières travaillant à temps partiel n’étaient pas soumises au temps supplémentaire obligatoire.

En fait, le temps supplémentaire obligatoire touche toutes celles qui sont présentes à l’hôpital lorsque du TSO est requis. Celles qui travaillent à temps partiel ont simplement moins de chances que ça leur arrive.

La conséquence demeure la même : beaucoup d’infirmières préfèrent travailler à temps partiel, ce qui nous prive des services de milliers d’entre elles.

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Catégories :Santé

3 réponses

  1. Vous avez tellement raison!
    Je travaille en CHSLD et les conditions des infirmières sont horrifiantes!

    Il faut aussi ouvrir les yeux sur une organisation du travail et des processus totalement déficiente. Tellement de perte de temps et d’énergie à trouver le matériel, à tenter de se retrouver dans la continuité des soins car tout est chaotique, à se chercher dans des dossiers-papiers dans un fouillis incroyable!

    Et moi, je tente de naviguer à travers ça… Un médecin qui se cherche, ça représente des heures de travail payées à faire autre chose que de la médecine!

    SOS! Besoin d’un grand coup de barre!

    • Merci pour votre point de vue. Vous n’êtes pas la première médecin à me parler du fouillis des dossiers, des formulaires et de la paperasse.

      C’est incroyable qu’on en soit encore là en 2021. Au Canada, des entreprises de télémédecine offrent le dossier médical des prescriptions et consultations via une app. Certains systèmes de santé européens le font aussi.

      Parfois, je me demande si on ne devrait pas repartir à zéro les dossiers maintenant, avec un meilleur outil, sans tenter de convertir tout le passé. Au moins, ce qui est informatisé serait là, et on rattraperait le reste à mesure…

Rétroliens

  1. Oui, le Québec manque de médecins (le Canada aussi) – Le blogue de Patrick Déry

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