
(Ce texte a aussi été publié à titre de lettre ouverte dans Le Journal de Montréal.)
Les bonnes nouvelles en santé sont rares. On s’est tous réjouis quand le ministre de la Santé, Christian Dubé, a annoncé que nos universités allaient accueillir 404 futurs médecins de plus au cours des trois prochaines années.
Malheureusement, mais ça ne changera pas grand-chose pour l’instant: nos hôpitaux vont rester embourbés, et l’accès à un médecin de famille va demeurer un chemin de croix.
Pourquoi? Les études en médecine, c’est long: quatre à cinq ans pour la médecine de famille, et pratiquement le double pour la spécialisation.
Mais soyons optimistes, et supposons que les étudiants en médecine familiale pourront être pleinement efficaces quatre ans après le début de leurs études, dès leur résidence. Tenons compte aussi des hausses d’admissions en médecine amorcées depuis 2020, et qui commenceront à produire leurs effets l’an prochain.
En supposant que la moitié des étudiants optent pour la médecine familiale, on peut s’attendre à avoir environ 40 omnipraticiens supplémentaires en 2024, 80 en 2025, 150 en 2026, 250 en 2027, 400 en 2028, et ainsi de suite. (Mes estimations, basées sur les annonces du ministre et la répartition actuelle entre la médecine de famille et les autres spécialités.)
C’est mieux qu’un coup de pied au derrière, mais ça reste une goutte d’eau par rapport aux 10 700 médecins de famille actifs au Québec, et qui ne suffisent pas à la tâche. Présentement, plus de 600 000 Québécois attendent qu’on leur trouve un médecin de famille. Alors, 200 ou 300 médecins de plus dans trois ou quatre ans…
Cela suppose aussi que tous les postes en médecine familiale seront pourvus. Ce n’est pas garanti, puisque les nouveaux médecins tendent à préférer les spécialités, plus prestigieuses (et plus payantes).
Même en 2030, lorsqu’on pourra ressentir pleinement l’effet des hausses, le Québec pourra compter sur 750 médecins de famille supplémentaires, soit 7% de plus. Nos besoins de soins augmentent bien plus vite: pendant la même période, le nombre de Québécois âgés de 75 ans ou plus va gonfler de 30% !
Quant à l’effet des hausses sur le nombre de médecins spécialistes, on peut l’oublier pour l’instant. Leurs études sont tellement longues qu’on peut espérer en avoir une centaine de plus en 2030, en étant optimiste. Des peanuts. (Le Québec compte présentement 11 600 médecins spécialistes.) Vos genoux et vos hanches défaillantes attendront. Les pontages, les cataractes et les scans aussi.
Ça pète un peu la balloune? Attachez vos tuques. Tout ça suppose que le contingent d’étudiants déjà prévu avant les hausses annoncées va suffire à remplacer les départs à la retraite. Autrement dit, que les hausses seront un « surplus » net, qui viendront augmenter notre capacité totale. C’est loin d’être sûr : 7500 médecins québécois ont 55 ans ou plus, soit le tiers de tous les médecins. Ça fait beaucoup de retraités potentiels au cours des dix prochaines années. En plus, les médecins qui partent à la retraite tendent à être plus productifs que ceux qui arrivent…
En réalité, la hausse annoncée par le ministre Dubé est une manœuvre tardive et désespérée, qui va surtout nous aider à ne pas trop nous enfoncer. C’est d’autant plus fâchant que la démographie est une chose ultra-prévisible et qu’on voit venir des décennies d’avance. (Mention spéciale ici à Gaétan Barrette, qui trouvait que le Québec avait trop de médecins et qui a réduit le nombre d’étudiants en médecine, il y a quelques années.)
On fait quoi, maintenant?
La hausse des admissions en médecine reste une excellente décision. Dans 20 ou 30 ans, le Québec pourrait être l’un des endroits dans les pays développés où l’on compte le plus de médecins en proportion de notre population, au lieu d’un de ceux qui en compte le moins, comme c’est le cas présentement.
Mais si on veut améliorer les choses avant d’être vraiment dans le pétrin, il va falloir prendre des mesures qui donnent des résultats immédiats, et de façon urgente. Ça devrait inclure d’élargir au maximum le champ de compétence des autres professionnels de la santé : infirmières, pharmaciens, psychologues, physios, chiros, etc. Reconnaître rapidement les compétences de ceux, médecins et autres, qui ont été formés ailleurs. Embrasser les technologies. Et accepter que des solutions imparfaites soient meilleures que des files d’attente parfaites.
Surtout, agir avant que notre système de santé ne s’écroule sous le poids de la demande de soins. Parce que pour l’instant, c’est le scénario le plus probable qui nous attend, même si nos élus ne veulent pas le dire trop fort, ou ne le réalisent pas encore.
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