La société distincte de l’alcool au volant

Mise à jour, 11 octobre 2024. On a appris cette semaine que malgré une recommandation de la SAAQ – que son gouvernement a tenté de garder secrète – la ministre Guilbault refusait malgré tout d’abaisser la limite légale pour conduire après avoir bu.

Parfois, ça prend une crise politique pour attirer l’attention sur un problème réel.

La semaine dernière, on apprenait qu’une députée de la CAQ avait offert à des gens de payer 100 $ pour pouvoir parler pendant deux minutes à la vice-première ministre Geneviève Guilbault lors d’un cocktail de financement.

C’est un problème en soi parce que l’article 90 de la Loi électorale interdit explicitement que le financement politique fasse l’objet d’une contrepartie.

C’est aussi la septième fois depuis la fin de l’automne qu’un député de la CAQ est impliqué dans une affaire semblable. Des maires disent se sentir obligés de payer pour rencontrer des ministres. Près de la moitié l’ont fait. Le premier ministre Legault a dû défendre son intégrité – une fois plus de plus –, en utilisant un mot de toilette dans la langue de Shakespeare.

Mais le gouvernement caquiste a l’air encore plus fou cette fois-ci.

Par ce que les gens en question sont deux parents dont la fille est décédée dans un accident d’auto où l’alcool est en cause. Ils tentaient depuis des mois de rencontrer Geneviève Guilbault, qui est aussi ministre des Transports, pour la convaincre d’abaisser la limite légale d’alcool pour conduire à 0,05 mg/100 ml de sang, comme c’est le cas dans les autres provinces.

Une députée de la CAQ a voulu leur venir en aide. Donnez chacun 100 $ au parti, vous allez pouvoir passer deux minutes avec la ministre, leur a-t-elle dit en somme.

Pensons-y un moment. Leur fille est une victime de l’alcool au volant. Et on leur offre de payer 200 $ pour assister à un événement où de l’alcool sera servi…

Mme Rivera et M. Bittar ont dit que ça les dégoûtait, mais ils l’ont fait quand même pour leur fille, a raconté la mère en commission parlementaire. Ils ont donné chacun 100 $ et ils ont eu leurs 120 secondes chronométrées avec la ministre.

Devant le tollé, la ministre a nié qu’il faille payer pour pouvoir lui parler, même si c’est manifestement ce qui est arrivé ici. (La ministre est une ancienne professionnelle de la communication. Elle sait qu’il faut toujours garder sa ligne, quitte à torturer les faits.)

La CAQ a remboursé la contribution électorale des parents – ce qui est également interdit par la loi québécoise –, mais n’a manifesté aucun désir d’abaisser la limite d’alcool à 0,05.

C’était plus urgent de sauver les apparences que de sauver des vies.

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Au Canada, le Code criminel a fixé la limite légale pour conduire à 0,08 il y a plusieurs années.

Devant les preuves scientifiques montrant que le risque d’accident est fortement accru bien avant que le seuil de 0,08 soit atteint, toutes les provinces ont abaissé la limite à 0,05 (et même 0,04, dans le cas de la Saskatchewan).

En somme, dans toutes les provinces, des sanctions administratives allant jusqu’au retrait du permis peuvent s’appliquer dès 0,05, et ce depuis plusieurs années.

Sauf au Québec, qui est resté à 0,08.

Si on sort de l’Amérique du Nord, le Québec est encore plus isolé. À part les États-Unis, l’Angleterre et des pays d’Afrique, presque toute la planète a réduit la limite à 0,05 ou moins.

La carte ci-dessous est assez parlante, même si elle comporte quelques inexactitudes (notamment parce qu’elle utilise la limite criminelle pour le Canada, et non la limite administrative de la plupart des provinces).

Bref, imaginez le Canada hors Québec en jaune (0,05) plutôt qu’en rouge, et vous aurez une bonne idée du portrait global.

En France, en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Irlande, en Écosse, en Finlande, en Suisse, en Autriche, en Grèce, la limite est de 0,05.

En Suède, en Pologne et en Ukraine, la limite est de 0,02.

En République tchèque, en Slovaquie, en Hongrie et en Roumanie, c’est zéro.

Entre 0,05 et 0,08, le risque d’accident mortel est multiplié par quatre, selon une étude québécoise. C’est sans compter les blessés.

Ailleurs dans le monde, des exemples dans de nombreux pays ont montré une baisse importante du nombre d’accidents et de décès liés à l’alcool suite à l’abaissement de la limite à 0,05, notamment en Autriche, en Australie, et au Japon. Tout ceci est su depuis longtemps.

Conséquemment, ça fait presque 15 ans que l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) demande à des gouvernements successifs de baisser la limite à 0,05.

En Colombie-Britannique, le gouvernement notait une baisse de 52 % du nombre de morts liées à l’alcool au volant, quatre ans après avoir abaissé la limite légale à 0,05.

Le Québec est en retard, et ça coûte des vies.

La ministre Guilbault a déposé récemment un projet de loi pour améliorer la sécurité sur les routes, notamment en abaissant la limite maximale de vitesse autour des écoles et en haussant le nombre de radars photo.

Mais elle ne veut rien savoir de toucher à la limite d’alcool pour conduire.

Différents groupes militent pour baisser la limite de 0,08 à 0,05, incluant le CAA-Québec, la Table québécoise de la sécurité routière et la Santé publique. La semaine dernière, lorsque des consultations sur le projet de loi ont eu lieu, la majorité des conversations a porté sur l’alcool. Tous les experts présents se sont dit en faveur de l’abaissement de la limite.

La majorité des Québécois sont d’accord. Un sondage récent montre que l’appui est de 61 %, et qu’il est encore plus fort à Montréal. Par contre, l’idée est moins populaire ailleurs dans la province, chez les hommes et chez les électeurs plus âgés.

En somme, l’opposition la plus forte à la baisse de la limite d’alcool pour conduire est représentée par l’électeur typique de la CAQ, un homme âgé de plus de 50 ans et qui ne vit pas à Montréal.

Les députés caquistes l’ont manifestement compris, et décidé de maintenir la limite à 0,08 pour ne pas se mettre les « régions » à dos. (Comme s’il n’y avait pas de régions rurales ailleurs au pays!)

Mais ne blâmez pas la CAQ pour autant.

Des gens au Parti libéral et au Parti québécois ont certainement fait le même calcul dans le passé, quand ils ont décidé de ne pas baisser la limite, à plusieurs occasions.

Parce que nos politiciens ont plus peur de perdre des votes que de perdre des vies.

-30-

Sources pour le taux d’alcoolémie autorisé au volant, par province :

Colombie-Britannique

Alberta

Saskatchewan

Manitoba

Ontario

Québec

Nouveau-Brunswick

Nouvelle-Écosse

Île-du-Prince-Édouard

Terre-Neuve-et-Labrador

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Catégories :Politique

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