Quand la santé publique se comporte en passager

Capture d’écran, conférence de presse du 30 septembre.

Jeudi, le directeur de santé publique nationale, Dr Arruda, a dit qu’il n’avait « pas l’intention de contrôler les éclosions en milieu scolaire. Ce qui va contrôler les éclosions en milieu scolaire, ça va être la vaccination des tout-petits ».

Sur les réseaux sociaux, beaucoup de gens l’ont compris comme : on laisse choses aller, et à la grâce de Dieu!

D’autres y ont vu une référence subliminale à la Great Barrington Declaration, qui prône la libre circulation du virus jusqu’à l’atteinte de l’immunité naturelle en se faisant tous infecter par le virus, sauf les plus vulnérables d’entre nous.

La déclaration de Dr Arruda cause (encore) problème, mais pas de ce côté. Plutôt, elle illustre comment la direction nationale de santé publique a la plupart du temps été le passager de la gestion de la pandémie, plutôt que son capitaine.

Quel est le contexte? Un journaliste a noté à Dr Arruda que c’est présentement dans les écoles que la transmission est la plus élevé, et demandé s’il « faudrait refermer un peu plus dans les écoles ».

Voici la réponse au long du directeur de santé publique :

« Actuellement, je vais vous dire, je m’attendais à un automne beaucoup plus élevé que ça, puis je vais vous dire, je vais être franc avec vous, on n’avait pas pensé faire aucun allégement avant le 15 octobre. Donc, on annonce pour le 8 parce que la chose va relativement bien.

On savait qu’on allait avoir des éclosions dans les écoles. Je veux dire, c’était impensable que ça ne se pouvait pas. Mais, quand on regarde les bénéfices de maintenir les enfants à l’école pour leur santé mentale, pour leur apprentissage, puis etc., ça dépasse de beaucoup les autres inconvénients.

Heureusement, les enfants, quand ils font la maladie, ça ne veut pas dire qu’il n’y en a aucun qui ne peut pas avoir des complications, là, mais la majorité va bien évoluer. Ça fait que le choix qu’on fait, c’est de donner l’enseignement aux jeunes, de le maintenir au maximum.

Actuellement, je vous dirais, ce qu’on fait, c’est que, dans les régions où ça circule beaucoup, là où il n’y a pas le port du masque, on l’ajoute. Ça a été fait dans la région métropolitaine. La Capitale-Nationale n’a pas encore atteint ce taux-là.

Et puis c’est tout simplement des mesures mineures, là, mais on n’a pas l’intention de contrôler les éclosions en milieu scolaire. Ce qui va contrôler les éclosions en milieu scolaire, ça va être la vaccination des tout-petits. »

(Source : Assemblée nationale, Conférences et points de presse)

Pas de doute, Dr Arruda a bel et bien dit que c’est le vaccin qui va régler le problème dans les écoles, et que d’ici là, on laisse aller.

Certains vont dire que c’est un problème de communication, et que la capacité de verbaliser correctement sa pensée n’est pas le fort de Dr Arruda. C’est vrai que sa prose n’est pas toujours un monument de clarté. Mais ici, elle l’est. Et ce n’est pas la première fois que Dr Arruda dit des choses, disons, un peu à côté de ce qu’on attendrait d’une personne avec sa formation (incluant une spécialisation en épidémiologie…) et ses responsabilités.

On parle du gars qui a fait un pitch sur l’immunité naturelle (en bref : tout le monde s’infecte, sauf les plus vulnérables) retiré quatre jours plus tard, alors que ça faisait plus d’un mois qu’il était public et notoire qu’il s’agissait d’une théorie à la noix en ce qui concerne la covid, et décriée par la communauté scientifique.

On parle du gars qui répété pendant des semaines que le port du masque était dangereux, même si son utilité était abondamment documentée bien avant la pandémie, et que l’INSPQ le recommandait depuis 2007 en cas d’épidémie..

On parle du gars qui a déjà dit à propos des porteurs asymptomatiques du virus, qui le transmettaient la covid à leur insu, que « c’était quasiment mieux de ne pas le savoir ».

On parle du gars qui était aux abonnés absents quand la directrice de la santé publique de Montréal, Dre Mylène Drouin, lui a demandé de mettre en congé rétroactif le personnel de santé de retour de voyage et qui présentait des symptômes, afin d’éviter de promener un virus potentiellement mortel dans le réseau, auprès de personnes vulnérables.

On parle du gars qui ne s’est pas mis en quarantaine au retour de voyage et qui, quelques jours après, prescrivait une quarantaine à tous les employés de l’État qui revenaient de voyage.

On parle du gars qui, il y a un an, alors que les cas montaient en flèche, refusait d’envisager le port du masque en classe et disait s’inquiéter davantage de ce qui se passait dans les parcs après l’école que dans des classes aux fenêtres fermées. Une semaine plus tard, le port du masque était imposé à l’école…

On parle du gars qui ne voyait pas de problème à planifier quatre jours de party à Noël alors que les cas montaient, que les hôpitaux se remplissaient et que les corps s’empilaient (à la mi-novembre, en 2020, on approchait les 30 morts par jour – plus de 200 par semaine – et ça grimpait encore). Deux semaines après, le party était annulé.

On parle du gars qui, fin mars 2021, disait pouvoir vivre avec 2000 cas par jour, s’il n’y a « pas d’hospitalisations ou de décès de façon importante » (ça a super bien marché en Alberta, à 1600 cas par jour présentement…), et surtout de « ne pas paniquer » devant la hausse des cas causée par le variant Alpha. Deux jours après, le gouvernement paniquait (à juste titre) devant la hausse des cas…

(Dr Arruda avait aussi alors dit que des directeurs régionaux vivaient « différents cycles de la peur ». Faut croire qu’ils avaient raison d’avoir peur…)

Alors oui, il y a des raisons de s’inquiéter quand le gars qui conseille le premier ministre dit des choses qui sont un peu à côté de la plaque.

Maintenant, une fois que c’est dit, et peu importe où s’égare la pensée en temps réel de Dr Arruda, tout ça ne change pas concrètement la façon dont les écoles gèrent la pandémie.

Ce n’est pas parfait, il y a des ratés mais, jusqu’à preuve du contraire, aucune école ne laisse le virus circuler librement. En témoignent les 224 classes actuellement fermées au Québec et les milliers d’enfants testés ou envoyés en quarantaine depuis le début de l’année.

Et je suis d’accord avec Dr Arruda sur un point. Qu’on décide d’envoyer les enfants à l’école à ce stade-ci, en faisant la balance des inconvénients, ça tombe sous le sens. Mes enfants sont à l’école. Je surveille ce qui se passe, mais je n’ai pas pensé à les retirer. On voit aussi que –heureusement – très peu d’enfants ont été hospitalisés jusqu’à présent cet automne, moins d’une quarantaine en septembre, environ un vingtième de toutes les hospitalisations.

Ça ne veut pas dire qu’on a bien géré le retour en classe, et les paroles de Dr Arruda, jeudi, en sont le symptôme.

Mais ce n’est pas le plus important dans ce que Dr Arruda a dit jeudi.

Le plus important, c’est le fait que Dr Arruda a dit qu’il s’attendait à plus de cas que ce qu’on a présentement (« à un automne bien plus élevé ») – ce qui aurait donc amené plus d’hospitalisations.

Mais qu’il n’a pas jugé bon d’en faire plus pour éviter que ça arrive.

Le problème, c’est que la santé publique a refusé d’employer les moyens à sa disposition pour minimiser le danger pour les enfants dans les écoles, et par extension sur le reste de la population, alors qu’elle s’attendait à une forte hausse des cas.

Et, danger il y a. Moins que pour les adultes, mais danger quand même. Plus de 400 enfants ont été hospitalisés pour la covid au Québec depuis le début de la pandémie. Deux sont morts. Ce n’est pas beaucoup, deux. Mais c’est 100 % des enfants quand c’est le vôtre.

Il y a eu beaucoup d’hospitalisations d’enfants aux États-Unis, et il y aurait pu y en avoir plus ici. L’INSPQ s’attend d’ailleurs à une hausse des hospitalisations des enfants au cours des prochaines semaines. L’arrivée d’autres virus respiratoires pourrait compliquer le portrait. Il y a eu aussi eu des hospitalisations chez des jeunes parents. Certains sont morts.

Notre système de santé est présentement au bord du gouffre, pour une foule de facteurs, la pandémie étant celui qui aggrave tous les autres. Peut-on faire tout ce qu’on peut pour éviter de s’enfoncer d’avantage?

À ce stade-ci, chaque hospitalisation – enfant ou adulte – est une hospitalisation de trop, parce qu’elle retarde la chirurgie de quelqu’un d’autre, plusieurs en fait, parce que les patients covid restent à l’hôpital plus longtemps que les autres.

Le problème, c’est que la santé publique, qui s’attendait à bien plus de cas, de l’aveu de son directeur, n’a rien fait pour éviter que ça arrive. Elle a attendu de voir ce qui se passait, ce qu’elle a encore confirmé jeudi, ce qu’elle a fait à plusieurs reprises depuis le début de la pandémie.

Des tonnes de tests rapides dorment depuis un an, entreposés. On commence à peine à les utiliser, à une fraction de leur potentiel. En Europe, certains pays testent les enfants deux fois chaque semaine. En Allemagne, on montre aux enfants à le faire eux-mêmes.

On aurait aussi pu s’occuper de la ventilation, ce qui a été demandé par des médecins et des scientifiques il y a plus d’un an. Au lieu de ça, la santé publique a bêtement avalé les mensonges du ministre de l’Éducation.

On aurait pu acheter des purificateurs d’air, au lieu de prétendre qu’ils amenaient un faux sentiment de sécurité. Pour cette rentrée l’Ontario a installé 70 000 purificateurs d’air dans les classes où la ventilation était déficiente, pour ne pas faire courir de risques inutiles à leurs enfants.

Au Québec, on attend encore. On devrait avoir des détecteurs de CO2 d’ici Noël. Ça ne changera rien pour la qualité de l’air. On va simplement pouvoir confirmer qu’elle est mauvaise à bien des endroits.

Au Québec, on est rendus à 4801 cas cet automne dans nos écoles, en date de jeudi. En Ontario, c’est 2178. L’Ontario est 1,7 fois plus peuplée. Et elle a rapporté moins de la moitié des cas du Québec dans ses écoles. Ce n’est pas nouveau.

Et, évidemment, au Québec, on a attendu le plus longtemps possible pour annoncer le retour du masque en classe cette année… parce que.

Le problème, c’est qu’à l’automne 2021, après un an et demi de pandémie, après tout ce qui est arrivé ici et ailleurs, la santé publique est encore en mode attentiste, et non proactif : elle attend que ça aille suffisamment mal avant de réagir, s’accrochant chaque fois à l’espoir que les choses s’améliorent d’elle-même.

On est dans une pandémie, et la direction de la santé publique se comporte en passager, et non en capitaine.

Alors oui, c’est vrai, il n’y a pas eu trop de dégâts cette fois-ci, malgré une certaine insouciance, mais ça commence à ressembler davantage à de la chance qu’à de la compétence.

C’est vrai aussi que, pour la covid, le pire est probablement derrière nous, et que ça ne changera plus grand-chose.

Mais ça n’est pas très rassurant pour la prochaine pandémie, quand elle va se pointer.

-30-

Vous avez aimé cet article? Vous pouvez m’aider à en produire d’autres!

Ce média indépendant est entièrement sociofinancé.
Vous pouvez contribuer à le soutenir en cliquant ici, et en apprendre davantage sur mon engagement ici
.



Catégories :Covid-19, Gestion de la pandémie

Tags:

1 réponse

  1. Le 21 septembre, sur ce blogue, j’écrivais :

    Parce que les vaccins ne sont pas homologués chez les enfants, la doctrine sanitaire de la Santé publique du Québec est revenue à celle qu’elle avait au début de la pandémie; il faut laisser se développer l’immunité naturelle. Ce qui veut dire tout faire pour que nos enfants l’attrapent: pas de masque dans beaucoup de régions, pas de distance sanitaire, présomption que les contacts ont encouru un risque faible de contagion, pas de tests de dépistage, et obligation d’obtenir le consentement parental avant tout test.

    Bref, le bordel voulu et planifié tant que l’urgence des hôpitaux ne sont pas débordés.

    C’est exactement ce que le Dr Arruda confirmait hier.

    Depuis le début de la pandémie, il y a eu au Québec 2,5 fois plus de morts par million d’habitants que dans les provinces anglophones du pays.

    La raison est simple : la Santé publique est entre les mains d’incompétents. C’est-à-dire entre les mains de gens chez qui la capitulation au virus fait office de doctrine sanitaire.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *