Où doit-on envoyer les nouveaux médecins de famille? (2)

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, est récemment intervenu dans la répartition des futurs médecins dans les différentes régions du Québec.

(Note avant de poursuivre : au Québec, un comité central planifie l’allocation des nouveaux médecins qu’un autre comité a tenté de prévoir des années d’avance. Ce n’est pas une blague pour tenter d’associer malhonnêtement la bureaucratie de la santé à des méthodes soviétiques. C’est la réalité. Je vous jure que je suis sérieux. Évidemment, ça ne fonctionne pas, et on continue à manquer de médecins de façon chronique.

La médecine est la seule profession au Québec pour laquelle on procède ainsi. C’est aussi la seule profession pour laquelle le gouvernement décide du nombre d’étudiants admis dans les universités. Parfois, bizarrement, le gouvernement s’inquiète d’un hypothétique « chômage médical »v et décide que nous avons « trop » de médecins, même si le Québec a moins de médecins que la majorité des pays développés et que l’on bat des records mondiaux en matière d’attente pour l’accès aux soins.

Fin de la parenthèse.)

Donc, le ministre de la Santé a retiré 30 nouveaux médecins initialement destinés à commencer leur pratique à Montréal l’an prochain pour les redéployer dans la couronne, principalement en Montérégie, mais aussi à Laval, Lanaudière et dans les Laurentides.

Le ministre a également retiré 8 nouveaux médecins à la Côte-Nord*.

M. Dubé a défendu sa décision en disant essentiellement ceci : « les données sont claires » à l’effet qu’enlever 30 médecins de Montréal pour les envoyer en Montérégie est une décision « justifiée ».

En fait, les données montrent précisément l’inverse : Montréal est, de loin, l’endroit au Québec où la population a le moins accès à un médecin de famille régulier. La Côte-Nord est la deuxième région où c’est pire. Et on leur enlève des médecins à eux aussi…

Pour appuyer ses dires, M. Dubé a référé au nombre de médecins de famille en proportion de la population, qui est plus élevé à Montréal qu’en Montérégie. Selon lui, ça justifie d’envoyer des médecins de Montréal en Montérégie.

Si on suivait la même logique, le Québec devrait envoyer des médecins de famille en Ontario, vu qu’on a 10 % plus de médecins que nos voisins… (Ce n’est pas une suggestion!)

En réalité, le nombre de médecins par habitant est une donnée incomplète. La donnée la plus importante est la capacité de la population à voir un médecin quand elle en a besoin. Ça dépend du nombre de médecins, bien sûr, mais aussi de leur disponibilité et de la population qu’ils doivent desservir : un quartier peuplé de jeunes parents professionnels aura besoin de moins de médecins qu’un autre où la population est vieillissante et défavorisée. J’ai donné plus de détails dans ce billet.

La conclusion assez implacable est que la métropole a besoin de plus de médecins, et non moins, jusqu’à ce qu’elle rattrape l’écart avec les autres régions.

Au-delà des données, je veux revenir sur d’autres (très mauvais) arguments que j’ai entendus depuis au soutien de l’intervention du ministre dans un processus un peu brisé, mais au moins apolitique et indépendant, en temps normal.

Beaucoup de Montérégiens voient leur médecin à Montréal

Le premier argument vient du ministère, qui n’aime pas que les gens demeurant en Montérégie aient un médecin de famille sur l’île de Montréal. Au ministère de la Santé (en tout cas, au cabinet du ministre, à tout le moins), on croit donc qu’en ajoutant des médecins en Montérégie, les patients vont consulter davantage en Montérégie.

C’est doublement mal-fondé.

Comme l’explique le chef du Département régional de médecine générale de Montréal, beaucoup de résidents de la Montérégie trouvent pratique d’avoir un médecin à Montréal, parce que c’est là qu’ils travaillent. C’est facile à comprendre : c’est plus commode de filer chez le médecin sur l’heure du lunch quand il est à dix minutes, au centre-ville, que si on doit revirer à Candiac ou Saint-Hyacinthe..

Si la demande pour les médecins de famille est plus forte à Montréal, ça prend plus de médecins à Montréal, pas moins. L’objectif reste de soigner les gens, et non de faire de l’ingénierie sociale. Manifestement, ça n’est pas comme ça qu’on pense dans le politburo du ministère de la Santé.

Des retraites de médecins à prévoir

Un autre argument qu’on m’a servi (mais que je n’ai pas validé avec le ministère) est qu’on s’inquièterait des retraites prochaines de médecins dans le 450.

C’est légitime, mais ce n’est pas la bonne réponse.

On a le temps de voir venir les retraites. Il n’y a qu’à hausser les admissions en médecine – comme on aurait dû le faire il y a longtemps. On pourrait aussi faciliter l’arrivée de médecins étrangers, qui sont moins nombreux au Québec que partout ailleurs au pays. On pourrait aussi trouver des façons d’encourager des médecins vieillissants à rester au travail un peu plus longtemps, quitte à ce que ce soit à temps partiel.

Mais simplement enlever des médecins au territoire qui en a le plus besoin, c’est presque cruel.

La liste d’attente pour un médecin de famille

Il existe un argument un peu mieux fondé pour justifier la priorisation de la Montérégie pour l’envoi de nouveaux médecins par rapport à Montréal. Curieusement, il n’a pas été invoqué par le ministre ou son attachée de presse.

La liste de patients en attente d’un médecin s’allonge plus vite en Montérégie qu’à Montréal, de sorte qu’aujourd’hui, un peu plus de patients sont inscrits au guichet d’accès au médecin de famille et attendent un médecin en Montérégie qu’à Montréal (153 000 contre 148 000, en date d’avril, données publiques les plus récentes). Ça ne change au fait que moins de Montréalais ont accès à un médecin de famille (69 % à Montréal contre 78 % en Montérégie).

Si plus de Montérégiens attendent « officiellement », c’est vraisemblablement pour des raisons démographiques et socioéconomiques. Les jeunes familles tendent à migrer hors de l’île, et chaque nouvel enfant est un patient de plus à inscrire (les parents aussi, souvent). Tandis qu’à Montréal, certaines populations sont plus difficiles à rejoindre… ou ont peut-être simplement abandonné, sachant que l’attente peut dépasser deux ans.

En tous les cas, la bonne réponse est de rattraper les gens qui n’ont pas de médecin, d’autant plus que les indices de défavorisation sont moins pires à Montréal. En plus clair, à population égale, plus de gens vont avoir besoin de plus de consultations, ou de consultations plus longues.

En somme, on a beau le tourner de différentes façons, sur le plan des bonnes politiques publiques, il n’y a rien qui justifie d’enlever des médecins à Montréal pour les envoyer en Montérégie.

Ni d’en enlever à la Côte-Nord pour les envoyer à Laval, dans Lanaudière ou les Laurentides.

Le seul argument qui reste est purement politique, au sens partisan. Je refuse de croire que c’est ça, mais c’est quand même une peu embêtant pour le gouvernement.

Comme le montre le graphique ci-dessous, les endroits où l’on enlève des nouveaux médecins l’an prochain votent principalement pour le Parti libéral (rouge) ou le Parti québécois (turquoise). Tandis que ceux où on en ajoute votent pour la CAQ (bleu), à l’exception de Laval. Quoique Laval est plus susceptible de changer de bord que Montréal…

Bref, le gouvernement est mieux de trouver rapidement de vraies bonnes raisons pour enlever des médecins à Montréal et la Côte-Nord, et les envoyer où la population est déjà mieux servie, parce que pour l’instant, ça a l’air un peu fou.

Source de la carte : Wikipédia, Élections générales québécoises de 2018. Le fichier de la carte est ici.

* J’avais initialement écrit que 18 médecins étaient enlevés à la Côte-Nord. C’est plutôt 8 médecins en moins, sur les 18 nouveaux médecins que cette région devait recevoir l’an prochain.

-30-

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Catégories :Santé

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